La galerie des miroirs

Avis sur De l'autre côté du vent

Avatar Jduvi
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Un artiste devrait toujours s'assurer que ce qu'il produit est accessible "sans références". A cet égard, ce film est un contre-exemple : bien difficile de l'apprécier sans la culture ad hoc, qui permet de saisir toutes les allusions et les sous-entendus. Ainsi je lis que le "film dans le film" est un pastiche de Zabriskie Point d'Antonioni. Celui-là, je ne l'ai pas vu. Dommage pour moi.

De même, les échanges entre les invités sont-ils probablement truffés d'allusions que seule la connaissance de ce milieu permet de comprendre. Il faut connaître Bogdanovich, la critique Kael qui signa un papier critique sur Citizen Kane, Cybill Shepherd et son histoire avec Bogdanovich...

Alors, The Other Side of the Wind, une oeuvre réservée aux happy few ? Pas uniquement heureusement. Surtout grâce au "film dans le film", qui porte bien l'empreinte d'Orson Welles. Les images du film muet contant la course-poursuite amoureuse d'une "Pocahontas" et d'un jeune éphèbe m'ont en effet laissé béat d'admiration. J'ai d'ailleurs senti très nettement le parfum de son cinéma, par exemple dans la scène près des wagons, avec ce derrick qui m'a fait penser à la scène finale de Touch of Evil. Sublimes aussi : la scène de coït dans la voiture rythmée par le bruit sec des essuie-glaces, la scène dans les toilettes de la boîte de nuit, le cache-cache parmi les wagons, la scène des ciseaux qui coupent le collier et non le sexe de Dale, la scène finale filmée au ras du sol avec ce vent qui se lève et déchire un phallus géant... Chaque plan presque du "film dans le film" exsude la puissance visuelle du maître. A ce film-là, je mets 9/10.

Mais il y a le reste, qui est quand même le plus long. On sait que Welles prisait les mises en abyme, qu'on se souvienne de la fameuse scène des miroirs de La dame de Shangaï. Ici, il s'en donne à coeur joie, en faisant de John Huston son alter ego, en choisissant pour héroïne sa dernière épouse (comme Rita Hayworth dans La dame de Shangaï) et en multipliant les caméras de toutes sortes qui filment partout. On est bien dans le miroir qui reflète le miroir qui reflète...L'ombre de Shakepeare, que Wells adapta à trois reprises, plane aussi au-dessus du film, avec cette histoire de vieux roi fatigué autour duquel on s'active. Pierre Salvadori a dit qu'il n'aimait pas Orson Welles car "il vous écrase de son intelligence". Je comprends enfin ce qu'il voulait dire - même si je préfère ne rien comprendre devant les images de Welles que tout comprendre devant celles de Salvadori !

Mais revenons à ce qui est à l'écran : une suite de plans hachés à l'extrême, alternant la couleur et le noir et blanc sans qu'on en voie la justification, des joutes verbales bien difficiles à suivre. Un petit goût de Cassavetes, dans ce côté vivant, presque documentaire, mais on ne s'improvise pas Cassavetes et Welles est bien moins convaincant dans ce registre-là. Tout n'est pas à jeter, il y a la musique de Michel Legrand, à laquelle se mêlent des standards (on entend Blues in the closet d'Oscar Pettiford et Nuttville de Horace Silver). Et quelques scènes savoureuses, par exemple l'échange entre Jake et le professeur d'anglais. Mais l'impression générale est celle d'un grand fouilli, d'une effervescence perpétuelle qui, loin d'émerveiller, ici lasse.

Rappelons que le montage n'est pas signé Welles, celui-ci ayant cassé sa pipe avant de pouvoir le signer. Ce qui ajoute encore à la mise en abyme, puisque c'est ce que raconte le film. Mais amène aussi, comme pour son Don Quichotte, à s'interroger : Welles n'aurait-il pas donné plus de cohérence et de lisibilité à l'ensemble ? Pas sûr, après tout.

Car, si Welles ne put achever ce film qui l'occupa 20 ans de sa vie (!), c'est faute de financements - comme bon nombre de ses films d'après Touch of Evil d'ailleurs. Ce qui laisse pantois lorsqu'on songe à la stature du créateur. Et plus encore lorsqu'on considère l'océan de navets qui, eux, furent généreusement financés...

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