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Avis sur De l'or pour les chiens

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Scène d’ouverture : profonde, glissante, lubrifiante. De l’amour, longtemps, sur la plage, entre un jeune homme et une jeune femme, nus et jouissants sur le sable blanc, épris de pulsions presque animales. La jeune femme est blonde, comme Bridget Jones, mais le journal qu’elle tient est un journal intime sexuel. Après ses ébats, elle y recense les pratiques, les lieux, les attentions particulières. Cette entrée en matière, tant cinématographique qu'érotique, du premier long-métrage d'Anna Cazenave Cambet De l’or pour les chiens, est atypique. La réalisatrice revient sur ses intentions : "Je vous faire l’inverse de ce que l’on attend du coming of age movie : non pas aller vers la découverte de la sexualité mais la retirer progressivement. Je présente d’emblée Esther comme étant jolie et sexuelle, faisant ce que les garçons attendent d’elle, pour ensuite l’habiller et cheminer ailleurs avec elle. Je suis de plus en plus lassée que l’on continue à nous faire croire que les filles ne se libèrent que par l’accès à la sexualité, une sexualité par ailleurs largement codifiée par une culture hétéro-normative que le cinéma tarde un peu trop, selon moi, à déconstruire. Esther est d’une génération qui a eu accès à des images pornographiques très tôt, elle sait depuis longtemps ce qu’est une sodomie ou un gang bang. L’enjeu pour elle n’est pas là."

Si l’enjeu est ailleurs, il est d’abord à Paris, là où Jean habite. C’est la fin de l’été, Esther termine sa saison dans les Landes. Transie d’amour pour ce garçon trop vite reparti, elle décide de prendre la route pour le retrouver à Paris. S’ensuit un cheminement, celui de l’aventureuse (selon la définition de Jankélévitch), ce style de vie où l’aventure, l’authentique, c’est celle qui permet à l’inattendu de survenir, d’advenir et de changer ainsi la donne de notre vie. Parfaitement filmée dans les lieux dans lesquels elle s'inscrit, Esther quitte les plages du sud et ses couchés de soleil que retranscrit avec poésie le format scope, pour traverser les terrains vagues, passer entre le stationnement de deux camions pour rejoindre le restaurant routier tenu par sa mère, puis les bords de route, les quatre voies, le pouce en l’air à la merci des conducteurs. Les actions comme les lieux s’enchaînent avec fluidité jusqu’à Paris où l’inattendu survient, seulement pour elle, son innocence et son amour pour Jean. De sa naïveté guillerette, elle comprend que le jeune homme, son amant sudiste, n’est pas disposé à s’occuper d’elle. Il a sa vie ici et Esther est malvenue à Paris. La capitale ne brille plus ou qu'en toile de fond, à plusieurs reprises, via les scintillements de la Tour Montparnasse. Seule et déboussolée, Esther erre, vaque, vagabonde dans sa robe colorée à travers les rues de cette ville austère. La nuit pointe son nez, les rideaux des bars tombent. Elle s’accroche, aguicheuse et gauche, à la possibilité d’une nuitée protégée du dehors, là où le danger guette. La menace se décide à la piquer, à la violer, à la chambouler, jusqu’à lui voler le dernier grain de sable. Désespérée et apeurée, Esther frappe aux portes d’une communauté de bonnes sœurs.

Dénotant dans ce monde monacal, Esther interroge plus le regard du spectateur, son jugement puritain, que celui des bonnes sœurs sur la nouvelle venue. « Elle l’a bien cherché ! » seraient tentés de dire certains. Son viol dans une baignoire lors d’une soirée (ces fameuses femmes qui disent “non”, quand en fait elles veulent dire “oui”), son agression à Paris, sa désillusion amoureuse, ses conflits familiaux, tout ça elle l’a bien cherché. Elle n’avait pas à se promener à moitié à poil dans la rue, elle et ses tenues sexy » toujours selon le discours de certains. Interrogeant directement cette culture du viol bien ancrée dans la société, Anna Cazenave Cambet ne fait pas preuve d’une rigidité militante de tout instant, elle y insère de l’humour, faisant dire à son héroïne à son arrivée au monastère : « C’est combien la nuit ? » « Il n’y a pas de tarif ici. » lui répond-elle.

Alors que les minutes défilent, les habits s’amoncellent sur la peau d’Esther, et les couleurs du film se dirigent vers l’ascèse. Si les sœurs ont fait vœux de pauvreté et de chasteté, ces femmes froides et dociles reproduisent paradoxalement un rapport érotique à Dieu, cet amant insatisfaisant qui ne répond à aucun appel. Face à ses femmes qui ont transféré leur flamme intérieure sur les cierges consumés, Esther (Tallulah Cassavetti ravageuse) est Vesta, déesse du feu de la mythologie grecque, vulgaire et généreuse jusque dans ses formes. Cet or pour les chiens, Esther, soleil de tout instant représente l’amour absolu. Ici, le grand pardon n’est pas religieux, il est dans le détail, dans le geste d’Esther quand elle prend la main de Jean, sur la plage après que ce dernier l’ait trompé.

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