Barbie, Ken et leur psychiatre ont-ils une âme ?

Avis sur De la vie des marionnettes

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Dans le monde enchanté de Barbie, tout est parfait. Barbie s'appelle Katarina Egerman, dirige une maison de couture, organise des défilés de mode à Milan ou ailleurs, est marié à Ken (Peter Egerman) un play-boy intelligent aux affaires florissantes. Le film commence en couleurs dans un immense salon de rendez-vous, sous des projecteurs où le rouge domine et où les clients prennent du plaisir sans conséquences. Kent/Peter est seul avec une prostituée, elle se fait tendre, ce qui l'agace : "Je suis fatigué..." Mais le film passe au noir & blanc, abandonne l'enchantement des couleurs vives, quand le jeu sexuel vire au tragique. Le noir & blanc de l'amour/haine, une question cruciale de choix esthétique.

Peter et Katarina ont le coup de foudre vers 20 ans, se marient très vite malgré les résistances de la mère de Peter (la beauté machiavélique qui met le grappin sur son fils avec gourmandise est une rivale redoutable). Katarina & Peter s'aiment et se détestent d'un amour possessif et destructeur, s'envoient en l'air comme des bêtes ("une femme avec qui je fais l'amour sans sentiment", avoue Peter). Selon Katarina : "Il fait partie de moi, quand je voyage seule je le porte en moi..." Un amour charnel quasi siamois : "Nous avons le même système sanguin, le même système respiratoire..."

"Nous nous disputons, nous nous trompons quand nous avons envie", reconnaît Katarina, qui compte ses orgasmes conjugaux et adultères avec un sang froid de femme d'affaires. Tous deux se trompent à l'occasion, se disputent en des crises théâtrales (malheureusement privées, regrette Peter), mais ils ne peuvent se passer l'un de l'autre.

Dans leur milieu tout le monde se tutoie, couche avec tout le monde. Peter consulte un ami psychiatre, lui confie son obsession d'étrangler Katarina. Quelle belle l'occasion ! Le psy convoque Katarina, lui demande crûment de baiser, elle accepte : "Ce sera certainement très bien !" et se déshabille dans la salle de bain avant de renoncer. Quel monde enchanté où "un médecin de l'âme" n'a pas plus d'âme que ses patients... Mogens Jensen utilise des informations couvertes par le secret médical pour satisfaire ses pulsions sexuelles. Furieux qu'une si belle proie lui échappe, la crapule serre les dents, dissimule son âme noire ... s'il a une âme !

Peter s'angoisse de tuer son épouse, qui l'obsède et qu'il hait - une réplique de sa mère possessive et autoritaire. Toutes deux l'ont modelé selon leurs désirs, ignorant ses envies profondes, et l'ont manipulé comme un pantin. Au lieu de tuer sa femme Katarina, Peter étrangle la prostituée Katarina Krafft et la sodomise post mortem... L'enquête révèle les fantasmes du play-boy : au fil des révélations, l'illusion de leur couple parfait se désintègre. Katarina déclare : "Nous ne savons pas ce qu'est une âme, cela ne nous intéresse pas, nous vivons très bien sans cela". Après le meurtre elle constate : "Toute ma vie me semble irréelle. Est-ce que tout cela a existé ? Quand je vais le voir en prison, mon mari est devenu un étranger..."

La mère de Peter regrette son enfant préféré, tant désiré et si sensible, dont l'enfance fut heureuse. Il jouait à la poupée avec une sœur cadette, montait des spectacles de marionnettes, brillait à l'école où il était systématiquement premier de la classe. Elle reproche à Katarina, qui n'a pas d'enfant, de ne rien comprendre : ""Mon fils je l'ai porté, je lui ai donné la vie, je l'ai éduqué, il fait partie de moi !" Alors pourquoi cette mère exemplaire refuse-t-elle de visiter son fils en prison ? Meurtre et viol d'une prostituée, c'est vulgaire et mauvais genre... La honte et la culpabilité l'empêchent de revoir son fils même pour le réconforter...

Les trahisons systématiques de Tim, associé de Katarina, sont un modèle du genre, il se venge d'elle avec une cruauté subtile et perverse. L'homosexuel a flairé des tendances semblables chez Peter, veut en faire son amant, le séparer de Katarina. Tim recommande à Peter la prostituée qui lui fournit ses proies masculines. Coucher avec une prostituée, une nouveauté pour Peter, le mènera à coucher avec un homme, c'est-à-dire avec lui, Tim... Il raconte ses "chienneries", chasses aux prostitués mâles jusqu'aux types les plus infects ("Un jour cela finira mal, je mourrai peut-être d'une chiennerie..."). Tim l'hypocrite rêve de douceur, entoure Katarina d'attentions et d'affection, mais il la trompe. Sa jalousie amoureuse entretient une jalousie professionnelle, car Tim rêve d'évincer Katarina pour diriger leur maison de couture.

Le voyage de Bergman (un "spécialiste de l'âme") au pays de Barbie, de Ken et de leur psychiatre est une radiographie des gagnants en pays capitaliste avancé, l'Allemagne du miracle économique des années 1970. La libération des mœurs est le prétexte à une anarchie relationnelle et sexuelle qui dessèche l'âme, remplace les sentiments humains par des réflexes ou des pulsions, réduit autrui à l'état de marionnettes que l'on manipule sans scrupule.

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