Je n'ai rien à cacher.

Avis sur Derrière nos écrans de fumée

Avatar Neeco
Critique publiée par le

On semble être à un moment charnière de notre rapport à la technologie.

Et ce n'est pas sans lien direct avec différentes réalités se produisant au même moment. La planète brûle, nos démocraties s'affaiblissent, le paradigme économique dans lequel nos sociétés évoluent a depuis longtemps montré ses limites et ses mécaniques et conséquences peu reluisantes.

Le problème soulevé par le documentaire est à la fois réel, de plus en plus documenté mais aussi de plus en plus paradoxal. Le voir sur Netflix en serait le paradoxe le plus flagrant dans le rapport entre importance du sujet et audience disponible...

Donc.

Quelques points de réflexion, sans trop de structure et sans finalement trop de lien avec le film, sur des sujets qui me reviennent souvent à l'esprit dans mon travail de développeur et dans mon rapport à la technologie et aux réseaux sociaux. Ce sera sans doute un peu techos et très brouillon.

Le combat pour la protection des libertés individuelles et de nos vies privées est un combat incroyablement frustrant. Les dessous du fonctionnement des entreprises de la big tech est un mélange de choix économiques et d'enfumage technique. Sans être formé et sensibilisé au fonctionnement même des technologies utilisées, il est très difficile pour une personne ne travaillant pas dans ces secteurs d'en saisir l'ampleur tant tout à l'air magique. Et quand il est difficile de se faire une opinion, il est difficile de faire des choix éclairés, notamment dans la manière dont on place le curseur entre respect de notre vie privée (et, conséquemment, protection de nos démocraties, pour les j'ai-rien-à-cacher du fond là on vous voit) et praticité des outils qu'on utilise au quotidien. La soif de données des grosses boîtes de la tech n'a cessé de croitre jusqu'à nous persuader que nous avions besoin d'assistants vocaux, d'objets connectés, d'outils domotiques. Et ces outils ne sont pas en cause, ils sont neutres. C'est notre rapport à eux qui est biaisé, et qu'il convient d'assainir pour en saisir la réelle utilité.

Petite digression sur un sujet quand même fortement corrélé :
Pour revenir à ce côté "magique" de la technologie, il est plus simple de l'approcher par le prisme de la gratuité. Les réseaux sociaux traditionnels permettent l'upload illimité de posts, tweets, photos et vidéos qui ont pourtant un poids. Mais comme tout fonctionne parfaitement, rapidement et sans frais il est facile d'oublier que toutes ces données sont stockées sur les serveurs de Google, Facebook et autres. Elles sont le plus souvent non cryptées, stockées en clair pour en extraire plus facilement les données intéressantes pour les annonceurs. Ce sont des téraoctets de données qui sont stockées dans de monstrueux entrepôts de données, énergivores et surchauffés (qui ont accessoirement des impacts environnementaux). Pour ne rien arranger, la démocratisation du mot "cloud'' participe à ce gommages de la réalité technologique derrière ces outils. Les données stockées sur le cloud ne sont pas quelque part dans les airs, sans poids ni impact, elles sont toujours sur ces mêmes énormes serveurs. Pour finir avec ce petit aparté, on se rend assez compte de cette réalité en utilisant les solutions décentralisées et libre aux réseaux traditionnels. Je pense à Mastodon (Twitter-like open-source) dont le fonctionnement décentralisé démystifie le fonctionnement d'un hébergement web mais peut encore une fois déstabiliser les personnes non-technique. Je pense aussi à Pixelfed (Instagram-like libre) dont les 5Go de stockage disponibles nous rappellent sans cesse que ce qu'on met en ligne à un poids réel et quantifiable.
J'aime beaucoup la notion de "sobriété numérique" qui synthétise assez bien cette prise de conscience de notre poids numérique.

Un autre biais terriblement trompeur est lié au fait que ces mastodontes de la tech ont les moyens de l'innovation. Ils innovent sans cesse, modelant le marché, l'engloutissant, ne laissant aucune chance à des entités se plaçant dans un paradigme différent de faire entendre leur voix. Leurs produits sont parfaitement emballés, fonctionnent parfaitement bien, communiquent sans peine entre eux. Ces produits ne font en fait qu'interfacer les attentes des clients, à savoir les annonceurs, avec les données brutes exploitées à partir des utilisateurs. Donc ces produits nous plaisent parce qu'ils répondent à des biais subconscients qui nous attirent dessus, captent notre temps et notre attention. On ne peut pas imaginer de prix plus exorbitant que cette gratuité cynique... Mais d'une autre côté, ben... c'est gratuit. On a pas tous les moyens de déployer une suite Nextcloud sur un web hosting avec un nom de domaine pour remplacer les services Google. On a pas tous les moyens de se payer divers abonnements à des journaux indépendants pour remplacer les agrégateurs type Google News et Apple News. Toujours cette frustration et ce paradoxe. Et c'est aussi pour ça qu'il faut davantage de réglementation pour entraver l'hégémonie de ces entreprises et ne pas se cacher derrière le faux argument du "si ça te plait pas, ne l'utilise pas" qui n'a aucun poids tant le consommateur "consommé" est privé de son libre-arbitre. Sur de nombreux autres sujets et autres débats à moindre coût intellectuel, il est souvent plus facile de faire culpabiliser l'individu pour éviter d'avoir à remettre en cause les structures, mais je digresse encore...

Pour ne rien arranger, dans le sillage des nouvelles méthodes insidieuses du capitalisme vert et du greenwashing, la protection de nos données privées devient en plus un argument marketing qui porte de plus en plus (privacy-washing, disons). Apple se démarque par un modèle de gestion centré sur la vente de matériel premium alors que Google et Facebook sont des boîtes de pub. La protection des données personnelles est devenu le fer de lance d'Apple pour grignoter des parts de marché à Google sur le segment des produits logiciels. Et, comble de l'ironie, la sortie imminente d'Android 11, l'OS mobile de Google, met l'accent sur un meilleur contrôle de la quantité de données personnelles qu'on accepte de fournir aux apps tierces. l’hôpital, la charité.

L'idée de cette fausse critique sans aucune forme était surtout de participer à mon échelle à l’expression de ces sujets, inciter à la documentation, pour qu'ils portent de plus en plus loin.

La démarche n'est absolument pas de diaboliser Google, Facebook et consorts (j'utilise encore pas mal de ces outils) mais simplement de pouvoir se dire en toute conscience et de manière éclairée si ce fonctionnement nous convient ou pas et si non, comprendre pourquoi et faire des choix différents.

Le problème le plus immédiat à adresser et donc, me semble-t-il, la centralisation massive de nos utilisations du web. Il n'y a qu'à voir le nombre de personnes dont l'utilisation d'internet ne sort à aucun moment de Google, Facebook, Instagram (et autre TikTok mais on a l'idée). Encore une fois, le problème n'est pas vraiment le fait d'utiliser ces outils mais plutôt le fait qu'il n'y ait eu et n'ait pu y avoir aucun choix éclairé réel sur la décision d'utiliser ces outils. Ils se sont imposés dans un mélange de marketing de masse, de manipulation de nos biais cognitifs terriblement humains et de pratiques anticoncurrentielles agressives de la part de ces entreprises (L'affaire Apple/Fortnite pour ceux qui avaient suivi en donne encore une illustration récente).

Il faut décentraliser, multiplier les solutions, avoir le choix, s'exprimer et partager.

Et protéger nos libertés.

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