Partie de campagne

Avis sur Des jours et des nuits dans la forêt

Avatar Thaddeus
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Deux hommes, allongés à même le sol, méditent sur la terrasse d'une villa indienne. Dans une indolence proche de la torpeur, ils regardent dans le vague. Il fait chaud. Tout est calme. Des animaux passent à proximité. Tout juste perçoit-on le tintement étouffé de leurs clochettes. Les bruits disparaissent dans la touffeur de l'air. Le temps est suspendu. La caméra est immobile, légèrement en retrait comme pour ne pas troubler la lassitude désabusée qui enveloppe les propos échangés : "Un tel endroit, dit l'un, ajoute des années à la vie. – Mais est-il nécessaire de la rallonger ?", répond l'autre... Et soudain un geste interrompt la rêverie : leur ami met le feu à un numéro du Statesman, un quotidien de Calcutta, comme on coupe un cordon ombilical. Ils se disent qu'une marche dans la forêt leur ferait du bien. Ils viennent d'arriver dans cette région reculée et sauvage pour quelques jours de vacances, ils ont de l'argent et l’envie de sortir des sentiers battus. Voilà donc Ashim, jeune cadre prometteur, fier et ténébreux, Sanjoy, contremaître timide et distant, Hari, joueur de cricket aux lisières de la dépression suite à une rupture amoureuse, et Sekhar, chômeur et boute-en-train plus ou moins malgré lui. Au lendemain d’une beuverie carabinée, deux jeunes femmes vont entrer dans leur vie, comme sorties d’une toile impressionniste. Et au-delà de la mondanité des propos échangés ils vont vite sentir l’aura qui les entoure comme un sortilège, un frémissement indicible. Est-ce la voix apaisante de Jaya, sont-ce les silences d’Aparna qui ajoutent à la magie ? Des Jours et des Nuits dans la Forêt commence comme une partie de plaisir pour finir en véritable parcours spirituel. C’est une comédie de mœurs d'un raffinement exquis, dont chaque plan est une pièce d'orfèvrerie.

Dès les premières minutes émane une impression forte et troublante pour un film de Satyajit Ray. Plus on suit ces quatre compagnons à bord de leur petite voiture, plus on les voit et on les entend se chamailler comme des adolescents tardifs et un peu protégés, et plus on sent que le cinéaste s'inscrit en rupture avec une tradition fondatrice sur laquelle il s'est souvent appuyé à ses débuts pour ensuite s'en éloigner : celle du mélodrame épique. La fluidité du récit de leur installation, de leur péripétie avec le gardien qu'ils soudoient pour pouvoir se faire héberger dans une propriété privée, le ton guilleret avec lequel sont exprimés leurs bouderies et leurs petits problèmes de voisinage viennent encore déstabiliser un peu plus tant l'amplitude des oppositions semble réduite, tant la gaieté domine dans cette évocation de la rencontre entre rats des villes et rats des champs avec pour scène ce décor si simple et si beau de la forêt. L'objectivisation constante du point de vue, sans renoncer au savant travail d'épinglage des contrastes, confrontations, désirs, lâchetés et autres menues turpitudes de comportement, atteint une telle subtilité, refusant tous le sentiers dramatiques convenus, que Ray surprend un peu plus encore par son minimalisme. Si le réalisateur parsème son scénario d'amorces de conflits et de tensions potentielles, il s'arrange toujours pour les neutraliser ou les résoudre sans pathos ni tragique. Là n'est pas son sujet.

Ce qui l'intéresse est d'éviter le drame pour mieux s'attacher au temps, déroulé dans ses méandres, ses subtiles alternances, ses infimes renversements, ses enchaînements d'apparence fortuite et ses harmonies légèrement dissonantes. La nature apparaît alors avec toute sa force : c'est la fête villageoise qui sent la terre et le bois, rythmée par les danses de femmes piétinant le sol de leurs pieds nus. La caméra plonge dans les plis des tissus, étreint les hanches, enserre les tailles. Ce registre, qui se refuse à tout effet démonstratif, à tout recours au rebondissement, coïncide avec l'autre rive du Fleuve de Renoir. L'image et le geste répondent à la parole comme cette main de la femme laissant filer quelques grains de sable tandis qu’en elle affleurent réminiscences et traumatismes : le suicide du frère, l'incendie de forêt... On n'en saura pas plus, car déjà l’histoire nous mène ailleurs, comme un bouchon dans l'eau. Ainsi du jeu, lors d’un déjeuner sur l'herbe, où chacun doit se souvenir des noms d'hommes célèbres que les autres concurrents ont prononcé avant lui. Dans cet effort de remémoration où s’activent les automatismes des personnages, Ray retravaille, tout en révélant un peu plus les personnalités, une des questions essentielles de son œuvre : la richesse et l'impureté de toute culture, particulièrement dans le monde moderne. Kennedy côtoie Gandhi, Mao Tsé-toung et Karl Marx, tout comme les Beatles sont rangés à côté des disques de musique indienne traditionnelle. Le langage lui-même est porteur de cette acculturation, de ces mixages, de ces collages qui ne sont pas seulement principes de juxtaposition mais aussi porteurs de sens. On parle anglais quand on veut épater les filles et cacher son ridicule d'être surpris, presque nu et couvert de savon. On twiste la nuit sur les routes quand on a un bon coup dans le nez et que la mélancolie nous guette. La mémoire se fait ludique, elle dissimule une morale qui n'a rien à voir avec les faux antagonismes passé-présent ou ville-campagne, elle joue sans cesse au yoyo entre les époques, les langues, les espaces. Et parfois même elle flanche, comme celle d'Aparna, prise d'un trouble qu'elle ne comprend pas.

Ainsi cette mémoire d'apparence légère vient progressivement charger le récit frivole d'une profonde gravité. C'est le drame de l'injustice, de la menace, du passé qu'on évoque : les deux femmes à propos du suicide et du feu, l'homme accusé arbitrairement de vol, les servantes virées, le serviteur tapi dans les bois... Sans pathos, les sentiments émergent de façon contradictoire au gré des rencontres. Premiers contacts, quiproquos, rendez-vous manqués, retrouvailles, gaieté... Le film s'en tient volontairement aux jeux d'approche, aux prémices. L'une laisse son numéro sur un billet de cinq roupies à l'homme qui la séduit, mais n'est-ce pas ce billet qu’Ashim va donner au gardien en partant ? Le paquet en forme de gâteau offert par le gouverneur juste avant le départ des quatre jeunes gens, à la fin du film, n'est-il pas là aussi pour faire œuvre de mémoire amoureuse ? Que trouve-t-on dans la boîte ? Des œufs. Et c'est au tour du spectateur d'être mis au défi. Se souvient-il que c'est justement en cherchant des œufs qu'Ashim a fait la connaissance d'Aparna ? Ashim se souviendra-t-il même de cette femme, de retour à Calcutta ? Le film ne le dit pas : il se termine, comme Pauline à la Plage de Rohmer, sur l’image d’un portail qui se ferme et d’une voiture qui s’en va, laissant le temps faire son tri et son ouvrage.

Au fur et à mesure qu’il progresse, il devient scène de la conservation ou de l'oubli, pulsion du désir, nostalgie, mouvement inabouti. Si Sanjoy ne peut assumer l'offre sexuelle qui lui est faite (Jaya se pare de bijoux, prend sa main et la place contre sa poitrine, avant d’essuyer l’humiliation de l’échec), si Hari s’aperçoit que la jeune indigène n'est pas un objet à posséder, Ashim fait la découverte d'une femme, d'une autre vérité, mais aussi sûrement d'une autre identité pour lui-même. Sur une plage de sable déserte trouée par deux arbres, alors qu'on entend au loin les percussions des Santhals, les deux personnages s’exposent de façon mutuelle, progressive, et Ray joue admirablement de l'utilisation de l'espace divisé par les arbres dans son découpage. En recourant à un intimisme très allusif, en renonçant à la fable du moraliste, Des Jours et des Nuits dans la Forêt s’impose comme un film majeur et singulier dans l'œuvre de son auteur. Il peaufine son épure a-dramatique telle une fine arabesque, aussi translucide que ce noir et blanc plus blanc que noir qui inonde l'écran, liant et déliant le travail du temps qui assujettit le spectateur en le soumettant à son plaisir et à son épreuve. Ce temps-là ne donne pas la clé de son déroulement, conserve son mystère que seule Aparna semble partager sous son sourire énigmatique et ses silences qui en disent long. Il est encore plus porteur d'opacité que ce que les gestes, les regards, les gros plans de visages suspendus aux airs égarés laissent entrevoir sans jamais résoudre. Il s'écoule tranquillement, amenant son flux d'inattendus, son flot de mystère, ses conjonctions étranges. Jamais il ne livre totalement son secret. Et c'est imprégnés de désir que nos quatre héros repartent vers la ville. Plus naïfs, plus insouciants, plus joyeux aussi. Apaisés par la conviction d'avoir été compris et aimés en dehors du "jeu social", en quelques jours et quelques nuits dans la forêt, loin des cités dont les lois implacables sont comme des étouffoirs où vient s'éteindre le cœur des hommes.

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