Complexe d'Oedipe

Avis sur Doctor Sleep

Avatar SubaruKondo
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Quand Mike Flanagan, avec une série et deux - trois films à son actif arrive en annonçant qu'il va adapter Stephen King - déjà casse-gueule - et rabibocher deux œuvres - et leurs maîtres respectifs - qui se haïssent autant qu'elles se font écho, on peut se demander ce que le bonhomme a bien pu mettre dans ses corn flakes pour se vouloir autant de mal. Parce que marcher à la fois dans les traces de King et de Kubrick, outre le grand écart évident, c'est la presque garantie de se ramasser. Surtout quand il y a de l’œuvre culte à la source, réputée intouchable, inaltérable et inégalable.

Mais Mike Flanagan a persisté et ça a donc donné ce "Docteur Sleep".

Tel père, tel fils...

Danny Torrance a grandi et le temps n'a rien fait à l'affaire, il porte en lui les mêmes travers que son cher papa, laissé congelé dans le labyrinthe de l'Overlook à la fin de Shining : boisson, violence, mal-être profond, Danny est seul, paumé, toujours dépassé par son "Shining", ce don qui attire à lui les esprits. Pourtant, il est un jour contacté par la petite Abra, qui partage ce don...

Sans aucune surprise, Ewan Mc Gregor, qui campe ici Danny Torrance adulte est parfait dans le rôle : le choix de casting est bon, sa performance est bonne, il est attachant, convainquant en tant que paumé, convainquant en tant que protecteur, convainquant en tant que gamin éternellement terrifié par la monstruosité de son père (le film prend le parti de conserver la version kubrickienne de Jack Torrance plutôt que celle du livre). Mais les autres acteurs ne sont pas en reste : Rebecca Ferguson campe une antagoniste extrêmement charismatique, mêlant la douceur, l'arrogance et l'animalité et la jeune Kyliegh Curran offre une prestation vraiment bluffante en Abra, le personnage fort du récit. Un casting de choix, bien dirigé, parfaitement à sa place et secondé par des personnages de fond tous très bon eux aussi ( mention spéciale à Carl Lumbly que je trouve incroyable de ressemblance avec son alter ego de Shining, c'est impressionnant). Et ces interprètes sont en outre servis par une réalisation vraiment impeccable, dotée d'une belle photographie et de moments plutôt inventifs lors des phases d'exploration mentale que permet le Shining : là où dans le film de Kubrick, le don était traité comme une sorte de maladie mentale, Flanagan l'exploite à fond pour sa mise en scène en jouant avec l'espace, les volumes et les lumières, afin de donner la pleine mesure de la puissance des personnages en scène et de la nature de leurs liens. On pourrait un poil chipoter sur les décors qui sont un peu trop "propres" (à moins que nos personnages ne vivent dans des maisons d'exposition "habitat", éventuellement) mais sont intelligemment exploités pour imager efficacement les personnalités diverses. Flanagan voulait donner corps au "Shining", et le résultat est plus que convaincant.

Un rythme... haché (vous avez dix secondes contractuelles pour lever les yeux au ciel)

Le démarrage du film est un brin fouillis : il débute à la toute fin de Shining et enchaîne ensuite plusieurs personnages et plusieurs époques, sautant de Danny au gang du nœud vrai, puis à Abra, sans vraiment de lien entre les séquences, ce qui peut rendre le tout un peu laborieux. Il s'agit néanmoins uniquement de la première demie-heure et ce patchwork prend de la consistance et de la cohésion ensuite, au fur et à mesure que les liens se tissent ou se resserrent autour des protagonistes. Si on peut reprocher au film des scènes parfois un peu rapides et des enchaînements qui manquent un peu de fluidité, il parvient à jongler avec une intrigue relativement riche et une multiplicité de personnages - dont il est parfois obligé de sacrifier le développement pour conserver une certaine homogénéité, là où le livre prenait davantage de temps. Un choix justifié, ceci dit, puisque le film fait plus de deux heures et aurait dû beaucoup trop se délayer s'il n'avait pas mis en retrait une partie de ses personnages.

Malgré ses quelques épurations, le film est plutôt fidèle au livre de King, y compris dans le déroulement et les changements d'époques, en replaçant les dialogues et évènements clés de façon harmonieuse - on peut éventuellement chipoter sur quelques dialogues parfois un peu trop repiqués de l'original et utilisés de manière abrupte, mais c'est à la marge et l'ensemble reste fluide et bien écrit (le film se permet toutefois de jeter sous le tapis le lien qui unit Danny et Abra, un aspect du livre que j'ai toujours trouvé hyper forcé, c'est donc plutôt une bonne chose à mon sens).

Ici, pas de jumpscare ou autres procédés putassiers, le film cherche moins à faire peur qu'à installer une ambiance pesante et une pression constante dans l'affrontement entre Danny/Abra et le nœud vrai, en alternant victoires et défaites dans les deux camps. Et il y réussit parfaitement... jusqu'à sa séquence finale.

Et là, c'est le drame...

Attention : cette partie contient de légers spoilers. Aucuns détails précis, toutefois.

Vous observerez que je n'ai pas parlé de Shining jusqu'ici. Parce que jusqu'ici tout allait bien : casting impeccable, réalisation inspirée sans être trop clinquante, respect relatif de l’œuvre. Quelques petits défauts de rythme, mais tout allait bien.

Seulement voilà, Docteur Sleep n'est pas seulement une adaptation du livre de King : il est aussi la suite du film de Kubrick. Et il ne se contente pas de citer son illustre prédécesseur, il l'intègre à son intrigue pleinement, au point que si vous n'avez pas revu Shining récemment, je vous conseille une séquence révision avant d'aller voir "Docteur Sleep".

Et...

Comme je le craignais, c'était une mauvaise idée.

Soyons clairs : je fais partie de la catégorie des gens pour qui "Shining" est le pinacle de l'horreur. Ce film m'a traumatisé et reste aujourd'hui pour moi le film le plus flippant de tous ceux que j'ai pu voir, j'ai donc avec le film de Kubrick un lien assez particulier.

Et je pense que Mike Flanagan a exactement le même problème : il ne "souille" pas l’œuvre de Kubrick, loin de lui cette idée, au contraire. On sent réellement le respect qu'a le réalisateur pour le film... et c'est précisément ce qui fait du tort à "Docteur Sleep". Shining a été gardé intact, au point que la séquence finale tourne presque à l'inventaire pour être sûr que TOUS les éléments y sont : ascenseur hémophiles, jumelles flippantes... Le film de Flanagan perd son oxygène, asphyxié par l'iconographie de Kubrick, qui semblable à un fantôme de l'Overlook dévore tout sur son passage, au point que l'antagoniste centrale du film, jusqu'ici très efficace est totalement éclipsée. C'est évidemment directement lié à mon rapport à "Shining" et probable que quelqu'un de plus mitigé n'aura pas le même ressenti (je suis même quasiment sûr que si vous n'avez pas aimé Shining, vous aimerez possiblement "Docteur Sleep"). Les deux œuvres sont totalement différentes en terme d'ambiance, de ton, d'intention... et de niveau. Parce que Docteur Sleep a beau bénéficier d'une superbe réalisation, il peut difficilement se frotter à celle de Kubrick. Et la différence pardonne peu. Reste quelques beaux instants dans ce final et une envie sincère de réconcilier King et Kubrick. En vain.

Pour conclure

Sur l'affiche, il est marqué que Shining vibre encore... La vibration est bien là, oui, et est encore trop présente, comme si Flanagan n'osait pas refermer définitivement les portes de l'Overlook. Si mon dernier paragraphe peut donner l'impression que je n'ai pas aimé "Doctor Sleep", ce n'est pas le cas : c'est un excellent film. Mais il souffre de sa dernière partie, qui le dépossède un peu trop de son identité en l'empêchant de s'affranchir de son encombrant aîné. Il aurait mieux valu laisser les fantômes de l'Overlook là où ils sont : Danny a payé pour le savoir, ils prennent décidément beaucoup trop de place. Et malgré son talent, Mike Flanagan peine pas mal à les garder sous contrôle, au détriment de son film, qui aurait été quasi parfait sans ça.

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