Le rêve, remède au désespoir

Avis sur Dodes'kaden

Avatar Kalopani
Critique publiée par le

Voilà un film qui m'avait laissé pantois la première fois que je l'ai vu, à l'époque j'étais sans doute peu enclin à voir ces pauvres bougres décrits de la sorte. Pourquoi accepter aussi facilement sa situation, sans heurts ni révolte ! Et pourtant ce film est une pure merveille qui ne mérite pas de tels jugements, une merveille aussi bien sur le plan formel avec ces couleurs chatoyantes ou sa mise en scène qui incite à la rêverie, que sur le plan conceptuel où l'on visite des thèmes forts tels que la vie, la mort, la misère, l'adultère, la famille, l'amour aussi bien celui qui vous transporte que celui qui vous anéantit. Une merveille qui vous fait passer du rire aux larmes en un clin d'œil, où l'on ressent une amertume profonde en même temps que l'on côtoie le doux rêve de l'espoir.

5 ans après "Barberousse", Kurosawa revient aux affaires avec un film qui est, en quelque sorte, son prolongement en couleur. Il nous avait laissé avec un personnage qui cherchait le sublime dans les derniers instants de la vie, il nous revient cette fois avec un gamin, Rokuchan, qui sera notre guide au milieu des bas-fonds pour nous montrer que le sublime existe même là où la misère est la plus tenace. On monte ainsi avec lui dans ce train imaginaire pour un voyage entre rêve et réalité à travers un immense bidonville ; au détour de différentes saynètes on va rencontrer divers personnages peuplant cette étrange cour des miracles où la détresse semble totale.

Le génie de Kurosawa est d'avoir su filmer ces miséreux sans tomber dans le misérabilisme, le regard qu'il porte sur eux se veut neutre, sans jugement, ne cherchant ni la pitié ni la glorification. C'est à un délicat exercice de funambulisme que le cinéaste s'est livré ici, il revisite d'une certaine manière cette population qu'il a si bien décrite dans "Donzoko" mais de façon beaucoup plus sombre, s'employant à sonder l'âme humaine dans ce qu'elle a de plus noir, glauque, putride, désespérante pour voir si au milieu de ces ténèbres, la beauté ou la poésie peuvent encore exister.

Notre balade avec Rokuchan nous plonge dans un univers où le drame à la couleur du quotidien, taudis délabrés, tas d'immondices, carcasse de voiture... La population qui y vit semble résigner à son propre sort comme si tout espoir était illusoire ! Ils sont donc tous là, exclus d'un monde fait de progrès et de modernité, entassés dans ce no man's land où la déchéance semble inévitable : alcoolisme, jalousie, violence, inceste, viol... Kurosawa nous immerge donc dans un milieu que l'on préfère ignorer habituellement, faisant ressortir durement cet état d'indigence en exaltant la grisaille du décor, filmant la déchéance corporelle (infirme dont le corps est contorsionné par de nombreux tics, aveugle au teint blafard, visage cadavérique maquillé outrageusement), renforçant sans cesse l'impression d'exclusion qu'elle soit géographique (il n'y a aucun contact avec le reste monde) ou qu'elle soit sociale (explosion de la famille, la famine..).

La vision de cet enfer terrestre est dure, d'autant plus que le regard du cinéaste paraît froid, sans concessions et comme l'histoire vagabonde entre différents personnages, nous n'avons pas l'opportunité de nous attacher à eux. C'est presque un travail d'entomologiste auquel se livre là Kurosawa ! Le vaillant humaniste, qu'il était jusqu'alors, semble un peu plus désabusé, comme si cet humanisme n'était qu'un doux rêve, quelque peu illusoire comme l'espoir dans ces bas-fonds. Il n'y aurait plus rien à sauver chez l'homme ! Plus de bonté ou de beauté à espérer ! À moins qu'il ne s'agisse que d'un rêve auquel il faudrait être un peu fou pour croire. Ça tombe bien, il faut être également un peu fou pour être artiste ou cinéaste ; Kurosawa se range donc aux côtés de ses semblables, les gens un peu fous, bizarres, étranges qui veulent toujours rêver, entretenant continuellement un soupçon d'espoir.

C'est ainsi qu'il nous fait partager le rêve de cet homme de posséder une belle maison avec piscine, un rêve surtout qui permet d'entretenir l'espoir chez son fils ; une démarche qui peut être vue comme vaine et futile mais également comme un sursit salvateur. Kurosawa nous surprend, nous émeut sans nous attrister avec ce passage, grâce notamment aux décors en toile peinte ou au jeu des couleurs qui renforcent l'aspect onirique. Il réussit là où un Benigni échouera avec son "La Vita e bella" en tombant dans le sentimentalisme. Avec Kurosawa, on passe du drame à l'humour en une saynète ; on rit et on s'amuse dans ce film qui sait prendre une dimension burlesque, une légèreté salvatrice qui contribue à nous réchauffer le cœur. Tout comme l'attitude de ces gens contre la résignation ; cet homme qui calme par la parole un ivrogne déchaîné ou qui se montre bienfaisant à l'égard de son propre voleur, ou cet infirme qui se révolte pour l'honneur de sa femme. De la même façon, la couleur cherche à percer comme pour lutter contre la grisaille ambiante, un soleil rougeoie, des étoffes de couleurs balaient le paysage, des dessins multicolores tapissent l'intérieur d'un habitat... La lumière surgit des ténèbres, l'espoir n'est pas tout à fait perdu.

À l'image de Rokuchan, Kurosawa nous dit qu'il faut un peu de folie ou d'innocence pour rêver, ne pas être broyé par le quotidien aussi misérable soit-il, pour espérer tout simplement. Ce film reste à part dans la filmographie du maître, tranchant avec le style qui était le sien jusqu'alors. Plus sombre, plus âpre, moins facile d'accès, il n'en demeure pas moins l'une de ses plus belles réussites. Un film qui interpelle, qui transporte, qui arrive à nous faire rire et à nous émouvoir dans un même mouvement, qui nous laisse un petit pincement au cœur, un doux sentiment de mélancolie, une sensation comme un murmure qui ne vous quitte pas, semblable au cri de Rokuchan : "Dodes'kaden, Dodes'kaden...."

Et vous, avez-vous apprécié la critique ?
Critique lue 765 fois
24 apprécient

Kalopani a ajouté ce film à 4 listes Dodes'kaden

  • Films
    Cover For Your Eyes Only

    For Your Eyes Only

    Lorsque le cinéaste se transforme en artiste sur celluloïd, lorsque l'esthétisme du film vous emporte, c'est pour le plus grand...

  • Films
    Cover 70's

    70's

    Avec : Apocalypse Now, Le Miroir, Dersou Ouzala, Le Parrain,

  • Films
    Cover Alcools

    Alcools

    "Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie"

  • Mais aussi

Autres actions de Kalopani Dodes'kaden