À rebrousse-poil.

Avis sur Dogman

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S'il est bien un domaine dans lequel Matteo Garrone excelle, c'est bien celui de la satire, de la farce amère digne des grands maîtres italiens des années 60. Après avoir épinglé les effets corrupteurs du pouvoir dans un film empêtré dans ses excès baroques (Tale of tales), il revient à plus de simplicité formelle afin de dénoncer avec hargne l'inaction ou la passivité qui règne dans une Italie oubliée de tous, même des cieux. On retrouve ainsi son goût pour l'authentique et l'immoral, pour l'épure et la violence sèche comme dans Gomorra, pour un réalisme social théâtral et décalé comme dans Reality...Dogman s'apparente à une chronique sociale à l'italienne, filmée à hauteur de canidé, dans laquelle ne transparaît rien d'autre que la chienne de vie des rebuts d'une civilisation qui se veut par ailleurs triomphante.

Mais avant d'évoquer plus précisément l'humain, le héros Marcello et ses supposés pouvoirs humanistes, attardons-nous un instant sur un aspect faussement anodin : l'épure. Après les excès de Tale of tales, Garrone se sent obligé de revenir au minimalisme qui fit autrefois son succès : sans superflu ni effet ostentatoire, il s'efforce de retranscrire le grotesque de l'existence dans un réalisme cru presque désespérant. Si cette épure revendiquée semble salutaire, constituant l'atout majeur du film, elle finit néanmoins par le brider quelque peu. En effet, à travers elle, tout devient un peu trop voyant, que ce soit les mécanismes narratifs mis en jeu (le cycle de la violence et de la pauvreté) ou les métaphores employées (les allusions canines qui traversent le récit) ; tout devient également un peu trop simple et surtout pas assez complexe, que ce soit les enjeux dramatiques comme sociaux (Garrone peine à dépasser le carcan étroit dans lequel se situe son sujet) ou même le propos sous-jacent (l'homme est un loup pour l'homme). Et pourtant, c'est bien de cette épure que Dogman puise sa puissance poétique ou esthétique, c'est bien de cette épure qu'il tire cette singularité qui ne le fait ressembler à aucun autre.

D'ailleurs c'est peut-être là où réside sa grande force, dans sa capacité à nous frustrer et à nous faire réagir en se jouant aussi bien des codes du genre que de nos attentes. Sa finalité se résume en un constat des plus alarmants : l'échec de Marcello, c'est celui de la bonté, de la bienveillance ou de l'humanisme, c'est celui d'une société qui délaisse sans cesse les plus faibles. Dogman n'est pas un film plaisant, c'est le désagréable reflet de notre propre faillite.

Garrone se propose de nous le faire ressentir, en jouant malicieusement sur les facteurs suggestifs de la dépression, le dépouillement du cadre, la dépossession du héros, l'insatisfaction du spectateur. Dès les premières minutes, d'ailleurs, on sent poindre l'œuvre gentiment conventionnelle avec une séquence qui fait mine d'illustrer la future relation entre les deux principaux protagonistes : Marcello, le dogman du titre, use de ses pouvoirs humanistes (bienveillance, tendresse..,) afin de calmer un redoutable American Staffordshire, avant d'en faire de même, on l'imagine, avec cette brute épaisse de Simoncino. Mais cela n'arrivera jamais car le récit prendra un chemin tout autre, nous égarant en multipliant les fausses-pistes, nous frustrant en prenant à rebours nos attentes.

Ainsi, il serait tentant de réduire Dogman à ce qu'il semble être, un film humaniste avec ses personnages stéréotypés et sa morale toute trouvée, ou encore un film de vengeance au terme duquel la justice triompherait. Mais Garrone se montre bien plus retors en évitant le moralisme facile et en rendant obscur les motivations de son personnage principal (pourquoi Marcello agit-il ainsi ? Pour quelles raisons accepte-t-il d'aller en prison à la place de Simoncino?), de même il ne satisfait pas notre désir de justice en prolongeant une violence qui n'a plus rien de cathartique, d'apaisante ou de libératrice : Faute de pouvoir sauver Simoncino, Marcello se transforme lui-même en bête féroce. Le «bien » n'a plus de raison d'être dans ce monde, seule l'horreur triomphe.

Derrière tout cela, on peut éventuellement déceler un sous-texte politique, avec cette Italie à l'abandon qui est en proie à la violence sociale. Mais le plus fascinant demeure sans doute la connotation religieuse qui subsiste à travers les images, et surtout la façon avec laquelle Garrone parvient à la détourner afin de composer le tableau suggestif de la déchéance de l'Homme.

Il filme tout d'abord la province de Caserte comme un no man's land qui a tout du purgatoire : les lieux touristiques, les commerces, la plage ou les manèges sont laissés à l'abandon, les hommes se terrent chez eux et laissent la déprime prendre possession des lieux. L'univers graphique laisse éclater les teintes bleutées, les lumières crépusculaires, la rouille ou encore les couleurs délavées, renforçant ainsi les impressions tenaces de désuétude et de mélancolie propres au paradis perdu. Mais celui-ci se trouve menacer par le glauque ou le sordide qui va peu à peu envahir l'écran : la caméra s'attarde de plus en plus dans les lieux exigus (arrière-boutique, sous-sol, boîte de nuit), exaltant une horreur diffuse, un constant sentiment d'enfermement, ainsi qu'une violence qui peut être physique (les coups, les sévices...) comme suggestive (les teintes verdâtres qui explosent, la lumière des néons qui agresse le regard...).

Il fait ensuite de son personnage principal un vrai martyr. Marcello symbolise une humanité pure, un peu idéaliste ou candide : il donne à son enseigne le nom d'un super-héros, et pense en devenir un lui-même en étant toujours prêt à aider l'autre, que ce soit sa fille, ses amis ou un junkie décérébré. Mais ce don de soi, cette bienveillance exacerbée pour autrui, ne le transforme ni en saint ni en héros, mais plutôt en personnage ridicule dont les actions sont vouées à l'échec. Ce ridicule, Garrone nous le fait sentir en faisant de son personnage un éternel inadapté : trop gentil, son attitude détonne et semble ubuesque (sa prestation au concours canin, les risques encourus pour sauver un chien prisonnier d'un congélateur). Mais ce ridicule va progressivement laisser place au pathétique, lorsque notre super-héros va se transformer lui-même en brute. Et c'est en filmant la mine expressive de Marcello Fonte, sorte de mixte entre Keaton et Totò, qu'il y parvient avec force et justesse : son visage paysage, calme et souriant, s’assombrit peu à peu, avant de laisser place à celui d'une humanité désolée, cabossée, ravagée.

Certes, Garrone aurait pu pousser son film au-delà de ce constat terrible qui fait office de conclusion tragique. Mais sa manière de dépeindre l'humanité déchue demeure remarquable, notamment grâce à l'usage d'une métaphore canine qui va servir de contrepoint éminemment suggestif : le chien aboie lorsque l'homme se targue d'en être un, avant de se murer dans le silence puis de disparaître lorsque ce dernier cède la place à la bestialité.

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