Dracoppola

Avis sur Dracula

Avatar Tom_Ab
Critique publiée par le (modifiée le )

S'il a bien un film dont ne saurait donner un âge, c'est bien le Dracula de Francis Ford Coppola. Datant de 1992, ce film pourrait avoir 40 ans, 50 même, tant les effets qu'il déploie lui donne un charme et une pâtine délicieusement désuète.

Ce résultat, hors d'âge, et hors du temps, est celui d'une recherche formelle et esthétique particulière. Tous les effets du film sont pratiques, du maquillage aux cascades et tout le film a été tourné en studio, à l'ancienne, dans des décors parfois surannés et kitschs, comme autant de petites saynettes venues rendre hommage au cinéma d'autrefois.

Se faisant, Coppola saisit un peu le mythe de Dracula, personnage atemporel, sans âge, ni vivant ni mort, évoluant d'époque en époque tel un démon immortel qui couvre le monde de sa cape sanguinolente. Pour Coppola d'ailleurs, Dracula a un peu du Christ en lui, une sorte de Jésus inversé, parjure et profanateur qui plante son glaive recouvert du sang ottoman qu'il a fait couler dans la croix et qui injure Dieu. Le voilà maudit pour avoir renié le père. Ici d'ailleurs, Coppola mêle la fiction et la réalité, faisant de Vlad l'empaleur et de Dracula la même personne. Habile, cela renforce son aura. Cette dimension mystique de Dracula est essentielle au film et infuse dans son esthétique gothique et lugubre.

Le film se veut fidèle au roman de Bram Stocker. Il est vrai que les versions antérieures étaient éloignées du livre original mais pour autant le long métrage de papa Coppola prend des partis pris pas forcément d'une grande fidélité au roman. On y retrouve certes la partie épistolaire de l'oeuvre avec les échanges de missives en première partie mais Coppola accentue largement le côté érotique au point de faire de Dracula un monstre sensuel. Pire, Mina est volontairement amoureuse de Dracula et leur histoire devient une passion, totalement absente du livre. L'oeuvre prend une tournure radicalement différente du roman de Bram Stocker, assez manichéen voire puritain. Ici, il y a une corruption des chairs et des âmes latente.

Et c'est peut-être là que se situe la clé du succès de ce film et du personnage de Dracula campé par un Gary Oldman exceptionnel. Le personnage est un monstre mais attachant, détruit par un amour tragique, âme errante affrontant les âges de ce monde dans sa solitude transylvanienne, demi-mort, demi-vivant, dans son purgatoire de château, hanté par les parfums de sa mélancolie. Lorsqu'il retrouve, des siècles plus tard, le visage de sa tendre épouse Elizabeta sur celui de Mina, une jeune londonienne déjà promise à un jeune clerc de notaire Harker, son entreprise est toute entière tournée vers le but de la retrouver. Et c'est une entreprise meutrière, terrifiante, à laquelle on adhère parce qu'on apprécie Dracula. Gary Oldman d'ailleurs effectue un numéro époustouflant de transformisme, passant du vieillard au jeune homme galant, du chevalier à la bête hirsute, de la chauve-souris mutante en latex à la fumée brumeuse...

Voilà Dracula qui achète une propriété à Londres, à l'orée du 20ème siècle, pour se rapprocher de cet être aimé, pour caresser de nouveau le souvenir de sa propre jeunesse, quand il était encore pleinement vivant. Pour cela il rendra fou un notable, emprisonnera le jeune fiancé dans son château des ombres et partira dans des caisses pour Londres, en bâteau, dévorant peu à peu son équipage. Le pouvoir de subjugation du monstre fonctionne aussi sur la magnifique Mina, incarnée par une candide Winona Rider qui fait son éducation sentimentale au côté de sa frivole meilleure amie Lucy, dont les sous-entendus graveleux choquent jusqu'à la vertu toute anglaise de Mina, bientôt elle aussi, éprise par l'étreinte de la passion. Le mystérieux comte Dracula la rencontre, l'hypnotise, au cours d'une projection du premier cinématographe, métaphore s'il en est de la subjugation qu'exerce le cinéma sur nos sens et nos coeurs, mise-en-abîme de lui-même.

Le fiancé, lui, incarné par un Keanu Reaves au jeu volontairement plat, finit par s'échapper de la demeure du comte Dracula, retenu qu'il était par ses maitresses suceuses de sang (et pas que...) Lui aussi fait l'apprentissage de la volupté, d'une manière autrement plus étonnante, dans une scène remarquable esthétiquement par ailleurs. Le lisse fiancé parvient donc à revenir et à stopper le ténébreux Dracula qui offre à Mina tellement moins de fadeur qu'elle ne peut que céder. Peu à peu Mina devient sensuelle, plus féminine, plus séductrice. Elle se met à mentir, exit la vertu. Elle veut, comme Bella le voudrait d'Edward Cullen, pâle réactualisation de Dracula, dans Twilight, devenir elle-même une vampire pour assouvir éternellement sa soif de passion.

Les personnages secondaires, de Van Helsing, incarné par un succulent Anthony Hopkins, les amants successifs de Lucy, ont tous le droit à un traitement savoureux, oscillant entre le grotesque et le gothique. Van Helsing est aussi fou et possédé que Dracula tout en étant d'une froideur extrême. Renfield, le notaire corrompu par l'esprit de Dracula est peu ragoutant avec ses festins de vers et de mouches. Tout cela participe d'une ambiance assez unique et spéciale, dans ce film parfois foutraque et baroque.

Et cela renforce la mise en scène, absolument magistrale du film, que ce soit le montage qui utilise des effets visuels pour transition, un soleil qui devient un tunnel d'un train, une plume de pan qui devient un soleil, sans parler de la caméra qui sinue partout, des travellings impressionnants, des ralentis ou accélérés, des scènes montés à l'envers, utilisant des procédés vieux comme le cinéma. A un moment on aperçoit de souris qui marchent tête en bas sur une poutre tandis que le jeune notaire, Harker, marche à l'endroit, dans un montage où un second plan est inséré par dessus le premier et ça fonctionne. C'est simple, c'est magique. Au début du film, un astucieux plan décrit une scène de bataille dans un jeu d'ombre chinoise superbe et une pièce se nappe de sang, qui coule jusqu'à la lie dans une église orthodoxe. Sans parler de cette scène sous les bougies où Dracula et Mina dansent tandis que le jeune fiancé vit prisonnier dans un château, lui dévoré par des vampires, eux, consumés par l'absinthe dans une danse lascive...De beaux moments de cinéma faits de parallélismes, de rappel, d'allusions, d'hommages. A ce genre de scènes, merveilleuses, il faut ajouter des décors, des costumes et une musique exceptionnels qui permettent au film de fonctionner. L'armure rouge et crenelée de Dracula, entre le samourai et le chevalier teuton est mémorable, presque à la limite du mauvais goût d'ailleurs sans que cela ne gêne l'oeil alors qu'elle jure avec les froufrous grotesques des robes bourgeoises de Mina.

Et finalement, au travers de tous ces procédés de trucages, d'illusions, d'allusions, Coppola propose certes un film qui oscille dans l'ambiguité permanente, qui mélange réalité et fiction, rire et passion, grotesque et frisson, illustrant la nature vampirique de Dracula mais surtout un film qui traite du cinéma : les passions qu'il suscite, les procédés qui ont ses lettres de noblesse, Dracula, le nostalgique, fasciné par son pouvoir de réssurection lorsqu'il le découvre à Londres, car c'est cela dont il s'agit ici, de rejouer éternellement les mêmes mélodies, de rééchanter en permanence les mêmes mythes, et Mina, prête à tout brûler pour assouvir sa passion, qui rejette le cinéma, horreur suprême de la modernité.

Ce conflit, entre réalité et illusion, le film de Coppola s'en drape, ce conflit c'est finalement celui du cinéma. Et qui de mieux que Dracula, personnage qui en traverse tous les âges depuis sa création et Coppola, un de ceux qui en a marqué l'histoire, pour le questionner ?

Et vous, avez-vous apprécié la critique ?
Critique lue 602 fois
3 apprécient

Tom_Ab a ajouté ce film à 9 listes Dracula

Autres actions de Tom_Ab Dracula