Coma idyllique.

Avis sur Drunk

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Martin (Madds Mikkelsen) fête le quarantième anniversaire d'un ami proche dans un restaurant classe d'une bourgade danoise. Il est entouré de ses 3 seuls amis, tous profs dans le paisible lycée Stig Tøfting près d'Aalborg (non je blague, on n'en sait strictement rien mais j'ai toujours rêvé de caser Tofting dans une chronique).

La discussion dérive sur une théorie scientifique affirmant que l'homme aurait un déficit d'alcool dans le sang, et que pour atteindre le bon équilibre, il devrait entretenir un taux d'alcoolémie de 0,5 grammes durant la journée. Avec deux verres derrière la musette, l'Homo sapiens serait plus détendu, plus sociable, plus sûr de lui, et ferait donc du meilleur travail. Une théorie expérimentée par la police française depuis des temps immémoriaux et qui n'est pas à ce jour avérée avec une certitude absolue.

Alors qu'ils goûtent vodka et vins rouges, Martin se ressert du picrate et craque. Il traverse depuis des années une crise conjugale. Et son travail se passe mal. De plus en plus d'élèves se plaignent de la qualité de l'enseignement qu'il dispense. On lui reproche notamment d'être chiant comme la pluie, ce qui est curieux car du point de vue français ça semble plutôt être un critère de sélection au sein de l'éducation nationale. Bref, Martin traverse une crise existentielle, lui qui était si prometteur, qui dansait, faisait vibrer sa femme, ressent un encroûtement durable dans cette jungle qu'on appelle enseignement danois. Il décide d'appliquer en solo la théorie scientifique du poivrot performant, et elle s'avère... fiable. Tellement fiable que les autres décident de l'adopter. Ils consignent tout dans un rapport plus ou moins rigoureux...

Difficile de ne pas être déstabilisé par Drunk. Le film de Thomas Vinterberg prend à rebrousse poil 40 ans d'idéologie de prévention sur les risques liés à l'alcool et ne présente aucune excuse pour cela. Et le cinéma est un médium particulièrement sensible à l'exposition des drames liés à la consommation. Il a forgé sa représentation à l'écran en conséquence. La plupart des œuvres s'éloignent rarement de l'alternative entre comédies gaudrioles où l'alcool sert d'élément déclencheur à une série de catastrophes plus ou moins fines (de Very bad trip à Nuit d'ivresse en passant par St Amour...) à l'exercice misérabiliste où le personnage principal s'enfonce dans un enfer distillé et perd à peu-près tout ce qu'il possède (Un dernier pour la route, Le poison, Leaving Las Vegas...) et rares sont les films qui abordent la question des boissons fermentées sans essayer de tirer les larmes d'aucune sorte. Il y a bien le merveilleux Un singe en hiver où l'alcoolisme est présenté comme un véhicule sans pareil vers un monde imaginaire, sans pour autant occulter le fait que le voyage se paye un jour. Et la confrontation Gabin / Belmondo est l'une des plus belles rencontres de l'histoire du cinéma français, mais tout ça remonte. Depuis, peu de propos marginaux sont produits sur le sujet.

Vinterberg s'attaque donc à un sujet où la vision du plus grand nombre est considérablement orientée par un débat de société qui laisse peu de choix, et où les attentes en terme de narration sont si formatées qu'on pressentait un jalonnement des événements plus ou moins calqué sur ce qu'est un clip anti-alcool : Héros dépressif qui trouve refuge dans la gnôle, ce qui lui permet de retrouver brièvement le sourire, avant de provoquer une dépendance plus grande, débouchant sur la perte d'emploi, un isolement, un divorce, un drame causé par l'état alcoolique (généralement accident de la route, c'est ce qui attire une grand partie des réalisateurs, c'est cinématographique), la prise de conscience du problème, la repentance, et éloignement durable des boutanches de Côte du Rhône. Bref un truc plus ou moins proche de ce que Darren Aronofsky a fait avec Requiem for a dream (dans le haut du panier et dans le genre coup de poing car il est trop tard pour se sauver).

Et la première partie laisse présager que la conclusion va s'orienter vers ce schéma. Puisque le film est une sorte de compromis fou entre l'Expérience interdite et Dernier pub avant la fin du monde. Les 4 amis se torchent aux heures de bureau, et ça ne leur porte pas spécialement préjudice. C'est même une renaissance pour Martin. Il intéresse enfin ses élèves, et retrouve un esprit d'initiative (vacances en famille, et sexe sous la tente avec madame).

C'est vrai que c'est un peu abusé cette vie en rosé, mais en même temps, il y a tellement peu de récits qui adoptent ce schéma-là, et qui préfèrent taper sur les doigts du spectateur, qu'on laisse un peu pisser sur les incohérences de ce genre. Encore que le prof de musique qui se montre plus créatif avec ses élèves ou le prof de sport moins inhibé c'est pas si déconnant que ça (j'ai eu une ribambelle d'entraîneurs de foot alcooliques et je sais qu'ils résistaient mieux au stress du résultat grâce à l'anisette !).

Et puis pour les inquiets qui ne conçoivent pas un épisode des Minipouces sans conseils paternels à la fin, il y a le personnage de Tommy, le prof de sport qui va illustrer l'enfer de l'alcool sans que le film ne tombe dans le larmoyant. C'est peu, mais c'est au moins un destin funeste provoqué par l'alcool, qui permet au réalisateur de répondre aux critiques faisant poindre une éventuelle complaisance sur le sujet.

Vinterberg a soigneusement évité les écueils redoutés : pas d'accident de voiture, pas de relation inappropriée avec les élèves après un calva à 11h du mat'... Pire, certaines scènes doivent pousser les profs à s'arracher les cheveux, puisque Peter aide un élève émotif à surmonter son stress en le faisant picoler comme un babouin avant un oral important... et ça marche ! le genre de truc qui a dû pousser des enseignants à foutre 2 au film en s'écriant "et nous on fait quoi derrière avec les gamins ?!". 

Vinterberg a dû anticiper l'ire de ces personnes inquiètes. Il a réservé une dernière chiquenaude, avec la scène finale où Martin danse comme Noureev, un peu ivre, au milieu des élèves qui fêtent leur diplôme. Il est rayonnant, on dirait une scène de La La Land. Il a bu, il a survécu, pire sa femme veut le retrouver. Le buveur n'est pas puni, c'est même un happy end.

Drunk est-il un film subversif ? Sachant que la plus grande partie des adultes qui consomment de l'alcool le font de façon modérée et que les films qui parlent d'alcool ne montrent la plupart du temps que les dérives les plus sordides. C'est un peu comme si la plupart des histoires d'amour au cinéma ne montraient que les drames passionnels qui se terminent dans le sang. J'exagère un peu, mais le manque de pluralité est surprenant.

Vinterberg a refusé de diaboliser l'alcool ou de faire un film plan plan sur la prévention. Cela rend son film au moins différent des autres, pas sans défauts mais avec un point de vue personnel. C'est déjà énorme.  

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