Du téléfilm aux salles obscures, le parfum d’appréciation suit la bonne direction et ce ne sera pas pour déplaire le tout jeune réalisateur Steven Spielberg, âgé de 25 ans. Il adapte ainsi la nouvelle autobiographique de Richard Matheson, qu’il s’appropriera par la suite, usant d’une technicité innovatrice, transcendant les enchaînements de plans, les angles de vue et la proximité avec sa monstrueuse créature de métal. Entre suspense et road movie, le divertissement est assuré, mais l’effet qui s’en dégage est d’une nature très captivante. Il s’agit là du point fort du film. La proximité et l’interaction avec le spectateur sont convaincantes et ne lèveront pas le pied avant de baisser les rideaux.


Reconnaître un cinéphile plus cultivé qu’un autre, c’est tout un débat. Or, il n’y en a aucun ici, lorsqu’il s’agit de sortir du lot parmi les réalisateurs d’une ère cinématographique en pleine ascension. Le réalisme des plans est tout bonnement bluffant et jamais un moteur ne nous avait jamais autant fait vibrer et transporter dernière le volant, face au rétroviseur qui pointe l’apocalypse. Spielberg projette alors son héros, rempli de faiblesses pour qu’il affronte ses peurs, pour qu’il affronte la mort. David Mann (Dennis Weaver) représente donc tout ce qu’il y a de plus fragile dans la mentalité du récit. En manque de contrôle sur soi, ses proches ou autrui, en manque de virilité et de courage face au conflit, il sera très rapidement confronté à un chauffeur aux commandes d’un camion-citerne. Mais peut-on réellement les dissocier alors que la fantaisie veut que cette machine soit une métaphore de sa condition ? Non, la symbiose est parfaite et il ne reste que cette vieille carrosserie que l’on retiendra, en plus de ses appels incessants, rappelant qu’il est porteur de misère et de destruction.


Ce sentiment de danger est omniprésent sur la route et Mann le comprend rapidement. Il n’est pas à l’abri où qu’il aille, dès lors qu’il s’est aventuré dans l’antre de la bête mécanique. Les plans étouffant sa voiture rouge, légère et avec peu de caractère reflète ainsi un état de conscience encore jeune, encore renfermé sur son mal-être. Les plans la montrent toujours dans une petite surface de l’écran, contrairement au mastodonte qui le poursuit. En plus de vues subjectives et très rapprochées, nous sommes naturellement conviés à une lutte sans merci où la fuite ne peut résoudre le complexe du pilote de tête. L’affrontement fait donc référence à l’exploit, là où David, homme ordinaire, défia Goliath, là où le plus respectueux des esclaves tient tête à son maître. Les chaînes se brisent, tout comme cette continuité où c’est l’audace qui est récompensée, au détriment de la déshumanisation. La route tient un rôle muet qu’il est important de considérer, car c’est lui qui rythme la course-poursuite, mais le camion symbolise et anticipe tout ce qui ne dépend plus de l’homme. La machine devient autonome et c’est l’homme qui dépend d’elle, malgré son autorité.


La menace n’a pas besoin de visage, Spielberg le comprend bien et laisse notre imagination faire le reste. Spéculer, supposer et accuser. Les doutes constituent l’essence de notre moteur sensoriel. Notre cerveau s’alimente avec juste ce qu’il faut en hésitation pour nous contraindre à tenir le volant comme le héros et à nous faire jouer de la pédale, comme ce furieux chauffeur de la route californienne. « Duel », en plus d’être le premier long-métrage de succès du visionnaire américain, détient comme un sentiment d’espoir que nous méritons tous. Il s’agit aussi bien du virage vertigineux dans la carrière du réalisateur, mais cette œuvre promet également son lot de frissons, tremplin nécessaire vers l’équilibre des choses. Il faut savoir combattre sa peur, qui finit toujours par nous rattraper. À aucun moment, on ne perd de vue la route et on embrasse avec plaisir du grand spectacle, du grand cinéma.

cinememories
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