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Les films de Christopher Nolan sont pareils à des horloges. Sur le fond déjà, le temps est le thème centrale à son cinéma, le temps est sans cesse un objet de tension, d’angoisse, c’est le moteur de chacun de ses films, l’urgence ou parfois la patience. Et comme une montre bien réglée, sur la forme, ses films sont dirigés sans cesse par un mouvement circulaire, certes les strates de narrations se mélangent, le passé et le présent s’enlacent souvent, mais toujours avant le générique, une boucle se termine, le cadran a effectué son tour.

C’est au travers du film de guerre que l’auteur décide de renouveler son art. Quoi de mieux que ce microcosme, géant à l’échelle de l’histoire mais minuscule dans le moment, pour enfermer quelques personnages dans une immense pendule meurtrière ? Dunkirk est un film chronomètre. Après les premières minutes de silence, les dernières bouffées d’air magnifiées par le son aérien des tracs descendant en oiseaux de papiers suicidés, le tic-tac du temps commence et ne s’arrêtera que quelques minutes avant la fin. Dans ce film, c’est le présent qui compte plus que tout, et en ça, Christopher Nolan renouvelle brillamment son cinéma qui confectionnait ses personnages en grande partie par leur passé. Ici il n’y a presque plus de noms, il n’y a plus de petite histoire personnelle, c’est l’instant qui importe, c’est le maintenant le vecteur de tout sentiment, de toute émotion.

Pourtant le présent ne se déroule pas linéairement, le film se découpe en trois strates, et les durées ne sont plus additionnelles, mais proportionnelles. La structure du film s’écoule dès lors comme une montre, il y a trois aiguilles qui commencent éloignées et tendent à se rattraper les unes les autres pour sceller le cauchemar. Car c’est bien dans un enfer que Nolan plonge ses soldats. Les limbes qui terrifiaient les héros de Inception sont ici matière même, avec le sable agressif, la mer terrifiante, le ciel gorgé de bombes et les personnages y sont cloîtrés désespérément et n’ont plus qu’un seul objectif, s’enfuir. Dunkirk c’est un compte-à-rebours géant qui broie quiconque n’arrive pas à temps. L’urgence s’accumule avec les minutes s’étalant et un montage grandiose accélère la course. Nolan poursuit là un travail commencé dans Inception, lorsque les rêves en étages ne dépendaient plus de la même temporalité, mais sur 1 heures 45 de film pour un résultat immersif poignant.

Le film essaie, comme ses vagues aux mouvements imperturbables et éternels, de submerger le spectateur. Dès lors, la fuite devient une expérience haletante et viscérale puisque le temps se mélange au corps dans une fusion puissante et épuisante. Les sens sont sans cesse accaparés par une musique permanente, une action sans cesse sous tension, un visuel grandiose et magnifique où la photographie laisse ressortir les bleus pour des paysages qu’on aimerait contempler malgré la débâcle et pour des yeux profonds qui débordent d’humanité. Les armes se mêlent aux notes angoissées et les bombes chutant dans le sable, dans la mer, explosent dans un rythme cardiaque. Par des vues subjectives et par un réalisme qui ne fait jamais fi d’une véritable beauté Dunkirk noie celui qui le regarde car son corps prend la cadence exténuante de celle de la guerre.

La plongée dans cette évacuation se fait enfin grâce aux personnages, aux multiples héros qui parcourent en courant cette œuvre gigantesque. Ils n’ont pas tous un nom, ils n’ont aucune histoire et pourtant, chacun différent, ils s’imbriquent comme autant de rouages dans l’humanisme poignant de ce film. Christopher Nolan déconstruit et rebâtit dans le même temps la figure du héros de guerre, du soldat patriotique. Ses personnages ne veulent que s’enfuir, ils sont abîmés, détruits, leurs prunelles se voient inondées d’une peur démesurée, catastrophée qui dévore leur courage, leur force. Ils ne cherchent qu’à survivre dans le temps imparti même si cela doit passer par la dénonciation, par les larmes, par les supplications. Cette sincérité fait de chacun des personnages les plus grands héros de guerre que le cinéma n’ait jamais montré. Ils sont terriblement humains et incroyablement courageux, et ils se battent malgré tout pour leur vie. Ce sont quelques gestes, quelques sourires, quelques regards qui font d’eux des hommes sublimes et touchants.

A cet égard, le personnage interprété par l’incroyable Cillian Murphy est le plus poignant. Lorsqu’il demande, inquiet, si le garçon qu’il a lui-même blessé va bien et que l’autre lui répond que oui, on se voit déchiré par ce beau mensonge qui sauve l’âme déjà décharnée du soldat et magnifie le jeune homme en deuil.


L’œuvre nous place au plus proche de ces hommes, nous fait partager leurs sensations. Leurs mots se font rares car ce sont des cris, des gémissements, des balbutiements qui sortent de leurs lèvres gercées comme les notes organiques de leur lutte désespérée.

Avec Dunkirk, Christopher Nolan signe un nouveau chef-d’œuvre sans tourner en rond dans son cinéma fantastique. Une fois de plus, il apparaît comme un sculpteur du temps profondément humain qui s’acharne aujourd’hui sur un présent sépulcral et terrifiant. Il n’a pas à passer par des effusions superficielles de sang, par des entrailles se répandant sur le sol salé pour rendre son film captivant. Il agrippe les sentiments d’hommes qu’il considère chacun comme noble et les insère dans le tic-tac parfait d’une horloge sublime. Le temps est le moteur de son film, le temps crée l’angoisse, et cette angoisse est celle qui fait couler le sang brûlant des personnages pourtant livides, et cette angoisse est celle qui anime et secoue un monde silencieux dans l’égoïsme de sa sûreté. Et dans un temps si limité, avec des personnages que presque rien ne défini, il construit un film qui atteint l’éternité.

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