Kaléidoscope de glace et de feu

Avis sur Echo

Avatar Anne Schneider
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Pourquoi faudrait-il que les scénarios s’organisent toujours selon les mêmes lois immuables, héritées de la Grèce antique, puis digérées et accommodées par le pragmatisme américain dans les écoles censées apprendre à produire ce genre d’écrit ? « Sparrows » (2016) manifestait, sur plusieurs plans, une belle liberté, et recourait déjà de manière aérienne au dégagement des contraintes. Une même légèreté azuréenne s’exerce ici, dans cette proposition d’une narration totalement éclatée, assemblant cinquante-six saynètes, jouées, plus ou moins librement, par des acteurs non-professionnels confondants de naturel, et livrant un état divers et composite, véritablement kaléidoscopique, de la société islandaise contemporaine. Islandaise ? Soyons honnêtes, l’Europe entière, pour ne pas dire le monde occidental, ou le monde vivant à l’occidentale, peut se reconnaître là...

La scène liminaire, porteuse du générique, donne superbement le ton : en plan fixe, on y voit les grands balais au repos d’une laverie automatique pour voitures, protégée par une grande baie vitrée. S’élève une musique, symphonique, d’abord imperceptible, aérienne. Saluons au passage les très belles compositions de Kjartan Sveinsson, conçues et employées avec beaucoup de délicatesse. Immatériellement, une voix soprano se glisse, ailée, comme dans ces musiques du Nord. À mesure qu’elle s’élève vers l’aigu, un premier balais s’anime lentement, et ses lattes s’horizontalisent dans le tournoiement en accompagnant dans la hauteur l’ascension de la voix. Les brosses verticales entrent dans la danse au rythme de la musique, lente, rêveuse, étendant ses ailes comme un grand oiseau. Un rêve musical qui transfigurera le lavage de la voiture ainsi élue jusqu’à sa retombée... On est prévenu d’emblée : valse des catégories. Le prosaïque, le poétique, le matériel, le magique, le beau, le laid peuvent ainsi entrer en scène en inversant les rôles et en se donnant la main...

Le système mis en place par le réalisateur, Rúnar Rúnarsson, se montre d’ailleurs accueillant envers ce qui consentira, ainsi, à entrer en scène. Défi formel digne de Dogme, mais s’exprimant dans des choix esthétiques opposés. Le cadre est fixe et la caméra, posée sur un trépied, tantôt recueille une scène clairement délimitée, tantôt inclut progressivement tous les éléments qui entrent peu à peu dans le champ et dévoilent un sens qui n’est pas d’emblée livré. Ainsi cette battue qui révèle le nombre des marcheurs et leur espacement régulier, en ligne frontale, au fur et à mesure qu’ils s’éloignent de l’objectif, métamorphosant ce qui apparaissait initialement comme une promenade à deux...

On en vient rapidement à s’interroger sur le motif organisationnel, au montage, de ces différentes saynètes. Aucune prévalence. Gúnar Gúnarsson revendique « l’intuition ». Parfois se dégage un motif, sur le mode associatif de la pensée libre : on passe du corps étendu d’un jeune enfant dans son cercueil à celui d’un jeune athlète noir dans son solarium, non pour le bronzage, explique-t-il, mais pour vaincre la dépression engendrée par le manque de lumière, en ces jours les plus courts de l’année. Car toutes ces scènes s’inscrivent entre les préparatifs de Noël et le Jour de l’An. Une chronologie que le montage final respecte et dont il suit le déroulement, par-delà son caractère éclaté. C’est parfois un détail qui décidera de l’enchaînement entre deux scènes. Ainsi, le discours de fin d’année du chef du gouvernement commence dans une scène - un homme seul s’attable devant un dîner de la Saint Sylvestre préchauffé, en riant aux éclats devant les textos qu’il reçoit - et s’achève dans la suivante - une réunion de famille qui dégénère sur une discussion politique...

Loi des contrastes, similitudes, anecdotiques ou fondamentales, thèmes - l’enfance, les parents, les grands-parents, la famille, la vie, la mort, la société, dans ses scandales ou ses élans de générosité... -, tout fait sens et permet l’enchaînement. Des écoles de cinéma pourraient se délecter, au cas par cas, de l’étude de chaque articulation... La seule constante est l’infinie polysémie de chacun de ces plans fixes. Sur fond de la joie obligée de Noël, s’inscrivent bien des détresses. Tel ce très vieil homme, très digne et très bien habillé, qui, vraisemblablement aphasique, se laisse nourrir sans appétit par une infirmière appliquée mais indifférente, puis ne répond à la visite de sa petite-fille que par quelques grognements énigmatiques ou mouvements d’yeux presque plus parlants... Ou ce toxicomane venant chercher sa dose - et un cadeau inespéré ! - dans un camion médicalisé... Aucune de ces scènes ne délivre un message unique, démonstratif. La réalité s’y retrouve enclose dans toute sa formidable ambiguïté, son infinie complexité. Tel cet homme, qui brûle la maison familiale reçue en héritage pour ne pas avoir à la rénover et projette simultanément de la remplacer par une construction polonaise en préfabriqué et de se lancer auprès de ses voisins dans un partenariat autour des œufs de poule bio !
On ne sait jamais d’où viennent ni où vont les passants ainsi croisés, mais les informations nécessaires nous sont systématiquement livrées pour que nous puissions les situer les uns par rapport aux autres et nous retrouver, pour quelques instants, de plain-pied avec eux. Tels ces ivrognes visiblement très pauvres jouant au Monopoly et en venant à se disputer pour des grosses sommes et des biens prestigieux qu’ils sont loin de posséder ! Très souvent, le terrible et le rire se mêlent. Ou plutôt un sourire, tellement intérieur qu’il ne se dessine même pas sur les lèvres. Et l’envie d’éclater de rire, car l’humour est bien présent, reste souvent nouée au fond de la gorge, car le drame non plus n’est pas loin...

Il nous vient ainsi du grand Nord, pour la période des fêtes, l’un des plus beaux « films de Noël » qui existent. Un film conçu comme le miroir brisé du diable dans « La Reine des neiges » (1844) d’Andersen. Mais comme tout est devenu plus complexe depuis, ce n’est pas véritablement un diable qui nous tend ces éclats de reflets brisés, mais bien plutôt un ange déchu et empli de sollicitude, de la famille de Bruno Ganz dans « Les Ailes du désir » (1987), de Wim Wenders. Une sollicitude qui ne s’interdit pas le grinçant, dans une frontalité implacable.

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