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Eddie the Eagle par JanSeddon

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De prime abord, EDDIE THE EAGLE cumule tous les défauts qui devraient faire de lui une œuvre inoffensive, complètement prévisible et dont l’unique prétention serait de donner servilement au spectateur juste ce que celui-ci était venu y chercher. Il est vrai que la ligne entre un film prévisible, parce qu’il est faignant et opportuniste, et un autre long métrage prévisible, cette fois parce qu’il est classique et honnête, n’est pas toujours aisée à délimiter. Le nouveau film de Dexter Fletcher produit par le cinéaste Matthew Vaughn (LAYER CAKE, KICK-ASS, KINGSMAN) ne saurait toutefois être inclus dans la première catégorie puisque sa modestie et son amour de l’ouvrage bien fait font de lui le parangon d’un classicisme noble plutôt que celui d’un académisme vieillot. Cela n’est d’ailleurs pas surprenant de par son sujet même, à savoir l’âpre lutte d’un « outsider » afin de remporter une victoire au cours d’une compétition supposée être hors de sa portée.

En cela, Fletcher inscrit son film au sein d’une longue tradition d’œuvres sportives à la fois populaires et éminemment fédératrices. L’efficacité d’EDDIE THE EAGLE n’est pas fondamentalement différente de celle qui naissait des mises en scènes aussi modestes, élégantes et judicieuses d’un Ron Howard sur RUSH ou d’un Gavin O’Connor sur l’injustement méconnu WARRIOR (pour ne nommer que les réussites les plus récentes). Et à l’instar de l’accueil critique que ces derniers reçurent, il n’est pas surprenant de voir bon nombre de journalistes et de cinéphiles tenter de contrebalancer l’enthousiasme immodéré que le film est parvenu à susciter auprès de son public, lui refusant une virtuosité technique qu’il n’est certes pas forcément facile à percevoir du premier coup d’œil. Or sans être avant-gardiste – un statut auquel il ne prétend pas de toute façon – EDDIE THE EAGLE est un film brillant dans sa conception, et la preuve en est que son impact est si fort qu’il est sans aucun doute le meilleur « crowd pleasure » de ce semestre.

Il est très facile de se laisser duper par un long métrage prétentieux et tape-à-l’œil. A notre époque où le cynisme et le pessimisme vont de pair avec une gesticulation excessive et une offuscation permanente, il est évident qu’un film comme EDDIE THE EAGLE condense à peu près tout ce qui ne répond pas aux attentes du moment et ne saurait donc être considéré avec sérieux tant son message et son approche vont à l’encontre de ces postures susmentionnées. Le fait qu’il ne surcompense pas en plus son récit balisé par une mise en scène consciente d’elle-même, surchargée d’effets ostentatoires, détachée du récit qu’elle est supposée servir fait qu’EDDIE THE EAGLE peut sembler trop sage, trop gentil et trop anodin en comparaison d’un CREED. Pourtant ce dernier passe une large partie de son temps à faire des moulinets en pure perte, en plus de s’emmêler les pinceaux avec un propos et un héritage qu’il ne maitrise pas.

Cette période troublée dans laquelle nous vivons, complexe et en proie à une terreur généralisée, nous a fait perdre le goût des histoires simples mais directes. Nous ne sommes plus impressionnés que par l’esbroufe narrative et sommes donc prêts à pardonner n’importe quoi, y compris l’agencement de « twists » le plus illogique et nonsensique pourvu que celui-ci nous maintienne dans un état de surprise permanent. Le moindre récit qui ose aujourd’hui se reposer sur des figures archétypales et classiques pourtant admises dans l’inconscient collectif depuis des décennies expose automatiquement ses flancs à une critique forcément sceptique. Or le respect d’un ensemble de codes narratifs ne revient pas forcément à réemployer mollement une multitude de clichés. Si certains de ces codes sont évidemment usés jusqu’à la corde, au point de ne plus fonctionner auprès d’un public habitué à les voir ressurgir, chacun d’entre eux contient malgré tout en lui une forme de vérité : s’ils ne fonctionnaient pas, jamais ils n’auraient été réutilisés.

Il n’y a donc aucun mal à se reposer sur une structure codifiée. Au contraire même : l’exercice requiert finalement un certain doigté afin que ces éléments et rebondissements convoqués ne paraissent pas aussitôt faisandés aux yeux du spectateur. C’est l’exploit qu’accomplit Dexter Fletcher et ce, malgré le fait que la majorité des étapes par lesquelles son histoire passe soient prévisibles plusieurs minutes en avance. Mais le réalisateur respecte avec une telle ferveur ces codes, employés avec un premier degré leur permettant toujours de remplir leurs objectifs, qu’EDDIE THE EAGLE réussit à transcender sa prévisibilité pour en faire une véritable force motrice, amenant ainsi l’inexorabilité de sa conclusion évidente à renforcer la puissance émotionnelle dégagée par son climax foncièrement irrésistible.

Si la sincérité et l’absence d’opportunisme du long métrage ne sont pas à questionner, c’est aussi grâce à l’histoire qu’il a à relater. En effet, si la forme est posée et traditionnelle, le propos d’EDDIE THE EAGLE se révèle plus frondeur, montrant des personnages confrontés au cynisme du monde du sport et à ses rouages parfois malhonnêtes afin de mettre en exergue la nécessité de rester fidèle à soi-même, de ne pas se contenter de peu, de voir les choses en grand, de ne jamais se laisser abattre et de ne surtout pas se laisser dicter sa conduite. Si on continue de le comparer à CREED, l’autre film sportif ayant remporté un grand succès cette année, on peut voir à quel point le héros d’EDDIE THE EAGLE est immédiatement plus attachant et fédérateur, en plus de porter un message autrement plus valorisant et optimiste.

Alors que le jeune héros du film de Coogler était un « fils de » capricieux souhaitant se prouver à lui-même qu’il était digne du nom qu’il portait, suivant du coup minutieusement les traces de son illustre père et accomplissant par-là un « rêve » qui ne semblait pas être complètement le « sien », Eddie est beaucoup plus proche de ce Rocky Balboa dont Creed Jr. se réclame. A l’instar du personnage incarné par Sylvester Stallone, Eddie est un homme simple, proche du « peuple », qui évolue en marge d’un système qui le rejette à cause de son « originalité » et du fait qu’il ne puisse être incorporé dans aucune case préexistante. Le jeune homme un peu simplet doit en plus faire face à un entourage et une hiérarchie qui ne croient pas en ses chances. Il se prend donc revers sur revers mais sa capacité à encaisser les chocs, que ce soit les chutes « physiques » ou les coups bas de ses coéquipiers, lui offre la possibilité d’accomplir un exploit suffisamment improbable pour qu’il se révèle plus mémorable et glorieux qu’une victoire « effective ».

Là où la marginalité de Creed Jr. n’était qu’une façade à laquelle seule la jeune génération actuelle pouvait se raccrocher –elle-aussi nostalgique d’un passé glorieux et embarrassée par un héritage mirobolant la forçant à suivre un chemin déjà tracé – Eddie est une figure universelle à laquelle petits et grands peuvent s’identifier. Ses aspirations sont en effet beaucoup plus fédératrices que celles, très égoïstes, de Creed Jr. qui ne souhaitaient se prouver qu’à lui-même qu’il était digne de ses pairs, là où Eddie tend à devenir une inspiration générale ainsi qu’une incarnation de la persévérance et de l’insoumission à un système n’ayant cure de l’exploit ou du rêve et où les sponsors et l’argent sont rois.

On peut alors penser à un autre film sportif mésestimé dont le propos était assez similaire. Sans atteindre un centième de l’originalité radicale du fabuleux SPEED RACER des Wachowski, EDDIE THE EAGLE s’en rapproche pourtant par cette représentation enjouée, quasi fantasmagorique, de la lutte d’un marginal qui finit par secouer les fondations d’une structure qui s’était jusque-là attelée à détourner le monde du sport de ses valeurs premières. Les exploits de Speed Racer et d’Eddie « l’Aigle » viennent ainsi rappeler au public et aux tenants de l’industrie sportive que la participation, l’effort et le dépassement de soi doivent impérativement prédominer sur l’empilement de médailles et de richesses ou la « simple » obtention de la gloire. L’exécution de ces performances physiques « subversives » est carrément comparée à un accomplissement d’ordre esthétique par les trois cinéastes. Un acte artistiquement mais aussi sexuellement connoté puisqu’il plonge les athlètes dans un état de transe assez proche d’un coït ; si le parallèle entre l’expérience directe ou indirecte de l’exploit sportif final avec l’acte sexuel n’était toutefois qu’imagé dans SPEED RACER, il est très explicite dans EDDIE THE EAGLE.

C’est probablement là que réside la clé de la force du film de Fletcher car ce dernier calque son rythme sur celui d’un rapport sexuel, rejoignant en cela la démarche d’Eddie après que son entraineur lui ait fait comprendre que l’attitude à avoir lors de chaque saut était la même que celle qu’il devrait avoir s’il faisait l’amour à son actrice préférée. Il n’est par conséquent pas surprenant que le final nous laisse si extatique, et ce d’autant plus que le film refuse de s’enfermer dans une tonalité solennelle. Sa manière de jongler avec des ruptures brutales et sa capacité à mêler harmonieusement d’une scène à une autre des émotions qui auraient pu ne pas se marier adéquatement font d’EDDIE THE EAGLE une œuvre joyeuse, colorée, gentiment barrée (anglaise donc) et surtout sacrément généreuse. Elle fait passer le spectateur par une série d’états allant de l’euphorie au désarroi, de l’émerveillement à l’angoisse, entre autres grâce à la mise en image efficace de ce sport vertigineux qui n’avait jusque-là pas eu droit à un traitement cinématographique digne de ce nom.

Et que demander de plus lorsqu’une aussi charmante histoire se retrouve en plus enrobée dans un joli paquet cadeau grâce à sa photographie chatoyante et rétro, son montage précis et dynamique, ses cadrages pertinents sans être tape-à-l’œil, sa bande son « eighties » qui n’est pas sans rappeler celle d’Hans Zimmer pour JOUR DE TONNERRE de Tony Scott (c’est dire si elle justifie à elle-seule le visionnage du film), et bien évidemment son casting impeccable et très enthousiaste. Le film obtient déjà aisément notre sympathie en donnant un rôle sur mesure à Hugh Jackman (l’acteur le plus cool du monde), jouant un de ces personnages bourru au grand cœur qu’il maîtrise à la perfection (on pense à sa prestation d’entraineur désabusé dans le sympathique REAL STEAL de Shawn Levy). Mais il en rajoute une couche en faisant intervenir les adorables Jim Broadbent et Christopher Walken (le second acteur le plus cool du monde) dans des petits rôles au cours des vingt dernières minutes. Cependant le centre d’attention demeure Taron Egerton que l’on avait découvert dans KINGSMAN et qui est non seulement méconnaissable mais aussi et surtout très convainquant dans le rôle de ce jeune homme maladroit mais déterminé, un personnage aux antipodes de l'apprenti espion qui l’avait brusquement mis sous les feux des projecteurs. Aucun doute n'est possible à la fin de la projection : le véritable héritier de Rocky, c'est Eddie.

LIEN : http://ecranmasque2.over-blog.com/2016/06/eddie-the-eagle.html

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