L'impossible regard

Avis sur Elephant Man

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En cette période de confinement, Studio Canal ne peut ressortir, comme prévu, sur nos grands écrans le premier chef-d’œuvre de David Lynch, inoubliable conte revenant sur l’histoire de John Merrick, jeune homme souffrant de difformités extrêmes du corps, et de l’étude médicale qu’il subit dans l’Angleterre victorienne. Cependant, ils ne renoncent pas à nous gratifier d’une belle édition blu-ray nous permettant de découvrir la très belle restauration d’un film qui n’a rien perdu de sa puissance.

A l’exact centre du récit, Freddie Treves, jeune chirurgien, décide de présenter son patient monstrueux, John Merrick, à sa charmante épouse. C’est une scène à priori anodine où l’hôte et sa compagne partagent le thé avec leur invité, évitent à tout prix de traiter Merrick autrement que comme un compagnon quelconque. Cette apparente bonté, cette douceur des rapports le bouleverseront aux larmes, et, lui qu’on força jusqu’ici à être une « bête de foire », s’excusera de « s’être donné en spectacle ». Cette phrase est déjà bouleversante et contient en elle toute la problématique d’Elephant Man. Pourtant, le cœur de la séquence me semble ailleurs. Freddie et sa femme montrent des photos de leurs parents. Merrick propose alors d’exposer le visage de sa mère dont il a gardé un portrait photographique. Il le tend à la femme qui paraît éberluée par sa beauté. Merrick dit alors espérer que cette dernière, en le voyant avec de si charmants amis, serait peut-être fière de lui. C’en est trop pour Mrs Treves qui laisse à son tour s’échapper des larmes. Merrick se tourne vers elle, et c’est là que Lynch décide d’arrêter la séquence, par un modeste et déchirant fondu au noir qui nous cache ce qui pourrait suivre, et évite magistralement le risque de l’obscénité. Parce qu’elle ne peut plus, nous ne pouvons plus regarder non plus. Jacques Rivette prétend que plus il y avait de larmes à l’écran, moins il y en avait dans la salle. Lynch ne partage sans doute pas ce constant – lui qui a tant filmé de cris et de larmes inoubliables de Sailor et Lula (1990) à Inland Empire (2007) en passant par Twin Peaks : Fire Walk with me (1997) – mais il en connaît le prix, l’importance mais aussi le danger.

Il y a quelque chose d’impossible dans le regard que les personnages et nous, spectateurs, devons porter à John Merrick, l’homme éléphant qui donne son titre au long-métrage, dont les difformités laissent place à tous les fantasmes et toutes les horreurs. Même le regard de Freddie, le médecin, et la larme qui coule sur sa joue à la première vue ont quelque chose d’obscène, car son empathie affichée est d’abord intéressée. Son parcours de rédemption sera une affaire de regard : il lui faudra apprendre à regarder justement, à la bonne distance, John Merrick. Mais alors, quelle est cette juste distance, ce bon regard ? Evidemment pas celui de ceux qui exploitent Merrick, ou encore celui des monstrueux personnages qui prennent goût à l’humilier de toutes sortes de façon. Serait-ce celui de cette actrice célèbre venant jouer avec Merrick une page de Shakespeare ? Pas sûr, car même les applaudissements qu’elle réclame, à la fin, au public de son théâtre pour son cher ami semblent aussi dirigés vers sa propre personne.

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