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Elephant Man

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Le deuxième film de David Lynch s’apparente à un vrai défi...

Après la sortie d’Eraserhead, David Lynch désirait s’essayer à un autre genre de cinéma.
“Je ne sais pas ce qui serait arrivé si j’avais continué à faire des films comme Eraserhead. Je ne sais pas si j’aurai pu continuer à faire du cinéma, tout simplement.” confie-t-il. Et l’occasion va lui être donnée par Mel Brooks, producteur, qui, enchanté par Eraserhead, lui demande de réaliser la première production de sa toute nouvelle compagnie...

Leur collaboration s’arrête alors sur l’adaptation d’une histoire peu commune : celle de John Merrick, atteint d’une neurofibromatose aigue déformant son corps, qui vécut à la fin du XIX ème siècle.

Une histoire vraie, donc, à mettre en oeuvre avec tout le talent et la sensibilité que l’on attribue à Lynch, mais une histoire qui ne lui permet pas les mêmes fantaisies qu’avec ses précédentes productions...

Le film débute immédiatement sur le sujet principal de l’oeuvre par une séquence évoquant, en une série d’images et de sons, sa naissance. Cette scène ancrée dans un climat dramatique où se succèdent un mélange d’images d’éléphants, de textures déformées et de sons stridents met en évidence la fatalité globale de l’oeuvre véritable, toile de fond de la vie de John Merrick.

Le film, au scénario très classique, se construit sur un triple temps : La découverte de la créature dans un milieu forain des plus cruels, son séjour à l’hôpital et son admission dans une société aussi curieuse que féroce et la fin de l’être devenu homme.
Véritable triptyque théâtral (on peut d’ailleurs se demander si ce découpage en trois temps ne serait pas une allusion de Lynch à la pièce de Bernard Pomerance - Elephant man - jouée par David Bowie à la même époque ) Elephant man étonne par l’utilisation du noir et blanc.

Bien que cette technique ait déjà été utilisée dans des films de Woody Allen (Manhattan) à la même époque, et ne constitue pas une trouvaille majeure, elle renforce l’aspect esthétique de l’oeuvre en l’assombrissant, lui donnant un relief particulier et faisant ressortir les aspects les plus sombres de l’âme humaine.
Les scènes se déroulant entre ombre et lumière, ne sont pas sans rappeler l’opposition entre deux mondes très présente dans la filmographie de Lynch (Mulholland drive, Lost Highway, Twin Peaks - fire walk with me). Il réussit en effet à peindre tout en contraste et parallélisme - le jour dans lequel John Merrick devient un homme respectable opposé à la nuit dans lequel il est exhibé, le rêve opposé au cauchemar, la normalité érigée en règle par la société et la difformité de l’homme-éléphant, le symbolisme d’une présente dualité...
Ici le noir et blanc n’a rien de chic, il évoque la noirceur et la misère, un éclairage peu flatteur, la mise en lumière des machines et l’exhibition des corps...

Le son lui-même accompagne, par des bruits rauques et sourds, la respiration lourde de John Merrick, la mise en abîme et la condition de l’homme dans un milieu des plus industrialisés. La comparaison est ici très forte entre la terreur de l’homme éléphant, la machination des corps usés et le milieu industriel, fond sonore du film...
L’utilisation des machines est très présente dans la filmographie de David qui l’associe souvent à la ville-mère (Eraserhead) et l’oppose à la pureté naturelle (Twin Peaks).
L’utilisation de musiques et de sons liés à l’enfance nous rappelle l’état d’innocence de John Merrick qui, bien que cultivé, se compose d’une part enfantine très forte. Il est craintif, écoute ce qu’on lui dit et s’en remet principalement à son protecteur Frederick Treves.

La figure de celui-ci est également très travaillée. Partagé entre intérêt scientifique et compassion, le spectateur a beaucoup de mal à comprendre les réelles intentions du personnage. Anthony Hopkins signe ici une interprétation magistrale entre une utilisation vive et tranchée des mots et un regard mélancolique et humide, curieux autant que délicat.

John Hurt qui interprète l’homme-éléphant est lui aussi des plus convainquant, ne laissant jamais tomber son personnage dans la caricature et utilisant sa voix comme incarnation de son jeu.
Son absence de révolte - hormis cette scène devenue célèbre “I’m not an elephant ! I am not an animal ! I am an humain being...” - sa passivité constante, a quelque chose de désarmant mais se comprend aisément.
En effet, John Merrick n’aspire pas à changer les choses, il souhaite juste accéder à un statut d’homme normal. Comme beaucoup de ses contemporains. David Lynch glisse ici une critique de la société anglaise victorienne très marquée par les différences sociales.

Il marque de plus cette distinction dans le rapport qu’ont les hommes face à l’homme-éléphant. Les couches inférieures de la société rient, se moquent et se montrent des plus cruels face à John Merrick tandis que la bourgeoisie se montre outrée et dégoûtée.
Cette différence d’approche ne décrit pas moins le rejet commun de la différence par la société bien pensante de l’époque.
C’est certainement cet aspect des choses qu’a souhaité souligner David Lynch, sans pour autant émettre de jugement, faisant ici une allusion intéressante au film “Freaks, la monstrueuse parade” de Tod Browning sorti en 1932.

Ce film est pour moi une oeuvre à part entière dans la filmographie de Lynch. Non parce qu’il a entendu faire du bon sentiment par l’intermédiaire d’une musique très appuyée et de plans fixes sur les visages, mais parce qu’il a su capter le regard d’une société qu’il rend actuel en l’immortalisant. Cette société devient, par l’intermédiaire du film, la nôtre ; et John Merrick à la fois sujet de foire, de science, puis du film... devient à son tour le sujet de notre attention.
Le film sort alors de son support pour que le spectateur se l’approprie et en devienne à son tour une partie...

Le chemin de croix qu’il parcours n’est pas classique, contrairement au scénario, puisque sa fin n’est pas un sacrifice mais une libération de l’homme face à une société uniforme. John Merrick qui a tant souffert n’est pas un martyrs ni un saint pour avoir souhaité devenir homme...

Bien qu’émotionnellement chargé, c’est la capture des visages et des regards qui m’a charmée dans Elephant man. Sa recherche constante d’humanité nous rapproche de manière mysthique, de l’homme, de sa condition et de ses espoirs...

Il est un film à la fois lumineux et sombre, cruel et tendre, qui ne peut laisser indifférent...
Un défi réussit pour Lynch. Une oeuvre indispensable pour ses spectateurs.

Le film, nominé 8 fois aux oscars, a obtenu le César du meilleur film étranger en 1982 ainsi que le grand prix du festival du film international d'Avoriaz en 1981.

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