Le deuxième sexe

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Avatar Brune Platine
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Bonheur d'adorer ce film hier soir, d'y penser une bonne partie de la nuit puis d'entendre le sacre de l'immense Huppert aux Golden Globes au réveil.

L'académie américaine ne s'y est pas trompée en offrant à la rousse mal aimable la récompense de Meilleure actrice dans un rôle dramatique : dans le film de Paul Verhoeven (qui récolte au passage le prix du Meilleur film étranger, excusez du peu), Huppert est si magistrale que le rôle semble cousu à sa peau. Habituée aux rôles complexes à la sexualité troublée (La Pianiste d'Haneke lui offrait déjà une partition toute de mère castratrice et de pratiques déviantes), l'actrice livre ici une performance époustouflante lui permettant de jouer, dans un même instant, un même regard, le trouble et la raideur, la sensualité et la froideur.

Nous plongeons dès les premiers instants dans le coeur du sujet : Michelle est violée chez elle par un homme cagoulé. Sauf que cette femme riche, indépendante, verticale, ne semble guère s'en émouvoir : on la voit se relever, bleu au visage, et se glisser dans un bain comme après une séance de bagatelle classique. Huppert n'a bien entendu pas l'attitude que l'on pourrait attendre dans ce genre de situation : si elle n'appelle pas la police c'est, dit-elle, par crainte de devoir encore affronter des forces de l'ordre qu'elle a vues trop de fois depuis son enfance, marquée par une atroce scène de crime perpétuée par son père. C'est aussi, plus sûrement, car elle ne se perçoit pas comme une victime (encore moins comme une coupable) de cette agression : ne pas aller porter plainte est pour elle une façon de renverser le rapport de force, ne pas enfiler le costume de la faiblesse que cette femme forte qui contrôle tout refuse à tout crin.

Ce n'est pas un hasard si Elle cite Le deuxième sexe de Beauvoir à un moment précis d'échange avec son universitaire d'ex-mari (Berling) : le film de Paul Verhoeven est une vision hyperbolique de la femme toute-puissante, fatale mangeuse d'hommes, que sa domination sur la gent masculine empêche d'accéder à la jouissance. Femme qui n'a besoin de personne, traitant tous les hommes de son entourage comme des gamins (son fils), des velléitaires (son ex) ou des incompétents (ses collègues), Michelle est au fond une femme masochiste, voyeuse et frustrée qui s'ennuie, et assiste, insensible, au naufrage de sa moralité (elle couche avec le mari de sa meilleure amie).

Mais la subtilité du jeu d'Isabelle Huppert, c'est sans doute de réussir à faire de cette femme si peu attachante, si austère et peu souriante, un personnage parfois très drôle. Il faut la voir pendant cette (formidable) scène de dîner réunissant tout le casting, qui distribue la parole, jette des regards jaloux et méprisants à la nouvelle compagne de son ex, fait du pied à son voisin.. C'est elle qui mène la danse, comme toujours, avec une totale absence d'hypocrisie et un dédain assumé que j'ai trouvé excellents.

Quelques mots sur la brillante mise en scène de Paul Verhoeven qui parvient à faire du film qui une comédie sociale, qui un thriller au suspense asphyxiant. Particulièrement réussis, les moments où l'actrice rentre chez elle de nuit, ces larges portes qu'on ouvre et qu'on referme, ces clairs-obscurs d'où peut surgir quoi ? Son agresseur véritable ? Un fantôme ? Elle parvient à ménager une ambiguïté et une tension permanentes sur l'état mental de cette femme, et sur la nature du danger qui l'entoure de la plus redoutable des manières.

Michelle est une allégorie de la psyché féminine : son personnage n'est bien entendu pas à prendre au pied de la lettre et ici, tout est symbolique. Ses rapports conflictuels à sa mère (croqueuse de gigolos), dans lesquels se mêle rivalité et admiration, son père meurtrier qu'elle refuse de voir...Chacun, à sa manière, se dérobera à l'explication qu'il lui doit, à un éventuel pardon qu'elle aurait peut-être voulu leur offrir pour avancer.

"Si tu l'épouses, je te tue", lance-t-elle à sa génitrice lorsque celle-ci lui annonce son envie de convoler avec son nouveau amour. Parole performative si elle en est puisque, sitôt la nouvelle proclamée pendant le dîner, la vieille femme fait un tragique malaise, sans que Michelle ait eu le temps de lui parler. Les deux femmes se quitteront sur un conflit insoluble. La femme fatale poursuit sa macabre (et inconsciente) entreprise en tuant ensuite son père : dès que ce dernier apprend que sa fille vient (enfin) lui rendre visite en prison, il se suicide. Puissance psychanalytique de ce film qui se veut la démonstration de la nécessité de tuer ses géniteurs pour parvenir à la vérité de son être.

Film sur le rapport d'une femme-mante religieuse avec le sexe opposé (dont, au fond, elle méprise la faiblesse et avec qui elle va donc chercher l'affrontement, le rapport de force violent, le partenaire qui la dominera enfin), Elle traite également des relations des femmes entre Elles et des multiples visages et masques qui peuvent être les leurs : séductrice (Judith Magre), insolente (Alice Izaaz), douce (Anne Consigny, Viriginie Efira) ou manipulatrice (Huppert), elles sont des entités infiniment complexes, volcaniques et imprévisibles.

Il y a aussi un clair soupçon de bisexualité (ou d'homosexualité) refoulée dans ce film, qui fleure bon le féminisme assumé : il faut voir les deux scènes entre Huppert et Consigny pour saisir la complicité qui les unit, la solidarité et la tendresse de leurs liens, bien éloignés des rapports qu'elles entretiennent avec le sexe opposé (et qui ne sont que trahison, déception et brutalité).

J'aurais souhaité un autre méchant que Laurent Laffite dont le visage poupon et les traits doux ne collent pas à son rôle de violeur - ni à aucun rôle dramatique d'ailleurs. Cet acteur est décidément un acteur de comédie (pas toujours bonnes) qui n'avait rien à faire dans un rôle aussi noir. Ah, il est parfait en papa catho bien peigné, mais son côté obscur m'a échappé - il en est d'ailleurs peu question dans son jeu : face à elle, il élude, et les scènes brutales ne montrent pas son visage ou très peu.

Michelle est une sorte de guerrière castratrice qui va jusqu'à priver son agresseur du plaisir de son acte transgressif : dès lors qu'elle exprime le plaisir qu'elle prend à être brutalisée, son violeur s'arrête net. Il faut avoir bien peu de connaissances de la psyché féminine pour ignorer que le viol est un fantasme inconscient qui, s'il n'est pas souhaité en tant que tel bien entendu, est un support fantasmagorique partagé par bien des femmes. Il faut bien se dire que nous nous trouvons ici dans des degrés de réflexion symboliques, ayant trait à l'inconscient, au ça qu'il est évidemment - et heureusement ! - impossible d'assumer au grand jour.

L'incursion dans l'univers de la création de jeux vidéos ancre intelligemment Elle dans le monde contemporain : encore un univers plutôt masculin aux codes très marqués que s'approprie totalement le personnage principal. A bien des égards, Michelle se comporte comme un homme. Et pourtant, elle est si femme ! Malgré son extrême minceur, je l'ai trouvée sublime dans son corset décolleté bordeaux, bouche griotte et teint diaphane : elle happe tous les regards, et il les lui faut tous. Elle se paie même le luxe de faire passer Vimala Pons pour une potiche un peu ringarde, c'est dire !

Je me rappellerai longtemps cette scène où Laurent Laffite lui propose d'aller jeter un œil à sa chaudière à combustion inversée (!!). Les minutes de flottement dans son regard vide qui hésite à se jeter dans la gueule du loup, ce mélange d'attirance et de retenue, de séduction et de glace, ce visage qui bouge à peine mais qui dit tout... Huppert est éblouissante de talent et tient là, sans doute, l'un des plus grands rôles de sa carrière.

Verhoeven se permet un film politiquement incorrect, mélancolique, psychanalytique, oppressant, excitant, drôle, angoissant, dérangeant, malsain, auquel il faudrait consacrer des pages et des pages d'analyse tant il est riche, tant sur le fond que sur la forme. Dans ce qu'il dit sur les travers et les méandres de la sexualité et du plaisir féminins, dans ce qu'il exprime sur l'héritage maternel, dans son absence total de jugement et de partis-pris manichéen, dans la beauté de sa mise en scène, dans l'angoisse et le mystère qu'il maintient pendant plus de 2h sans coup férir : oui, aucun doute,Elle est un immense film qui n'a pas volé les lauriers qu'on lui tresse.

Éblouissant.

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