Le cinéma comme thérapie (petit spoiler)

Avis sur Elle pis son char

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Une lettre, une caméra et une automobile. Durant l’hiver 2003, Lucie Tremblay décide de se filmer lors d’une excursion allant de Montréal jusqu’en Gaspésie. Une lettre à la main, elle explique son but à la caméra : afin de se libérer d’un poids, elle décide d’écrire une lettre à l’homme qui a abusé d’elle durant ses 8 à 12 ans, pour lui transmettre et lui faire ressentir toute la honte qu’elle a trainée durant ces années. Ces prises vidéo n’ont jamais vu le jour jusqu’à ce que son fils, Loïc Darses, les retrouve une décennie plus tard. Il décide de les récupérer afin de finir le projet entrepris par sa mère et réalise le court-métrage documentaire Elle pis son char en 2015.

Le film nous présente plusieurs effets spéciaux et deux types d’images : des images authentiques, très brutes, prises par Lucie et nous laissant approcher d’elle, et d’autres filmées par son fils Loïc, faites de longs plans contemplatifs, montrant un paysage époustouflant. Paradoxalement, ces plans froids soutiennent une atmosphère très lourde, mais ils nous permettent également de prendre une pause et de souffler, ce qui constitue un parti pris esthétique particulièrement remarquable. Lorsque Lucie arrive à destination, elle toque et attend devant la porte. Angoissés, nous attendons avec elle que l’homme vienne lui ouvrir. La porte s’ouvre, l’homme la salue, constate qu’elle a une lettre pour lui. Malgré les faits, il ose nier ses actes et laisse Lucie sans excuses. Par souci d’anonymat, Darses choisit de modifier à l’aide d’effets spéciaux la voix et l’image de cet homme. Ces deux éléments sont alors distordus et laissent une image étonnante, ne supprimant aucune tension entre les personnes à l’écran et les spectateurs. Cependant, la fin du film propose et fixe l’apaisement, montrant Lucie et ses deux fils en 2003, partageant un moment de complicité et d’amour dans le Bas-du-Fleuve.

Écrire une lettre à son agresseur et lui remettre en main propre était une étape cruciale pour que Lucie s’affranchisse de ce poids et de cette honte. Rencontrer cet homme des années après le traumatisme demande un énorme courage et dire à son agresseur tout ce qu’elle en pense, tout ce qui pèse sur son cœur et sa conscience est un acte libérateur. Lucie n’avait aucune honte, aucune culpabilité à avoir, et c’est cette injustice qui la pousse à prendre une véritable revanche et à oser affronter ce passé. Prendre la décision de se filmer est bien plus qu’un simple témoignage. Capturer le moment présent, ses tripes et ses émotions permet d’immortaliser cette grande étape dans sa vie.

Le film Elle pis son char fonctionne comme un document, mais aussi comme une métaphore posant l’art comme une délivrance et une action libératrice. S’exprimer à l’aide de l’art permet de creuser au plus profond de nous afin de créer une œuvre qui autorise une certaine forme de liberté. L’art est à la portée de tous et nourrit en chacun un vide à combler ; il fonctionne comme un voyage, un processus personnel, permettant de se (re)trouver ou se (re)construire.
Métaphoriquement, le film entretient un éloge du pouvoir de l’art. Mais il fait bien plus ! En alternant les deux points de vue, en ayant recours à deux types d’esthétiques et en revendiquant son engament sentimental, le film est un réel échange entre Lucie et son fils. Plus qu’un témoignage ou un acte libérateur, Elle pis son char est une véritable lettre d’amour d’un fils admiratif et talentueux, à une mère forte et courageuse.

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