Les coulisses d'un strip tease manqué

Avis sur Emmanuel Macron, les coulisses d’une victoire 

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J'ai regardé hier soir "Emmanuel Macron, les coulisses d'une victoire". Ca aurait pu être pour Mr Yann L'Hénoret (le réalisateur) un moment culminant dans un CV qui ne démérite pas. Et puis me voilà (sans aucun parti pris) devant les 90mn qu'il a condensé et monté lui-même sur les 150h filmées pendant plusieurs mois au coeur du staff du candidat du parti "La République En Marche".

Et je suis déçue... Non pas par la forme, car l'ossature s'appuie habillement sur des inter-titres comportant un compte à rebours et des titres de séquences qui ralentissent intelligemment au fur et à mesure qu'on s'approche du Jour J (7 mai - 2nd tour de l'élection présidentielle). Coté visuel, l'habillage est très esthétique. Les images et la lumière sont soignées (trop peut-être même).

L'absence de voix off ou d'interview directe par le journaliste brisant le 4è mur, est salué par de nombreux critiques. Mais de ce côté là, rien de nouveau. L'émission "Strip Tease" utilisait, déjà en son temps, ce procédé d'ailleurs avec bien plus d'audace et d'impertinence. Dommage qu'à la différence de ses prédécesseurs, Yann L'Hénoret ait choisi de charcuter ses plans séquences en instantanés très courts. Le montage est énergique pour ses défenseurs, superficiel à mon avis. Il tronque volontairement les scènes en les isolant de leur contexte pour n'en laisser que la portion congrue. Ca parle sans cesse de rien et surtout en même temps. Ca braille, ça rit, ça crie, ça se félicite...

Mais quand donc ces gens travaillent-ils réellement ? Je m'imagine peut être à tort qu'une campagne présidentielle c'est avant tout une équipe et pas seulement un candidat. Une équipe qui se doit : de répondre à des centaines d'emails et de coups de fil, de gérer et motiver les bureaux de province, de tisser des réseaux, de lever des fonds, d'organiser et répartir les tâches entre les militants, de rédiger des discours, de prendre contact et d'échanger avec des représentants syndicaux et d'associations, de lire, de s'informer sans cesse, de compiler et d'étudier les propositions et les demandes des électeurs, de gérer mille aspects logistiques (locaux, déplacements, sécurité, comptabilité...), de préparer des meetings (réservation hotel, billets, avions, salle)... Mais toute cette intendance (subalterne) ne devait pas correspondre à une certaine idée du "glamour" que véhicule volontairement ou involontairement ce documentaire en suivant uniquement le candidat et quelque uns de ses conseillers et attachés de presse.

Au final, qu'a choisi L'Hénoret ? : de suivre un nombre très restreint des membres du staff triés sur le volet, d'ignorer sobrement les militants actifs, de montrer des scènes de couloirs sans intérêt, de focaliser sur les tapes sur l'épaule, d'étirer les séquences "pause café", de plonger dans les cahos des débriefs post-débat télévisuel, de théâtraliser les problèmes de pressing, d'empiler les échanges gentillets et sans intérêt, des chorégraphier le vide de rencontres pseudo-furtifs dans un resto où se murmure des promesses volatiles de chastes fidélités, de jouer les faux paparazzo dans une salle luxueuse pour livrer 3 secondes d'une réunion pour une levée de fonds auprès des français immigrés ("expatriés" si vous préférez) aux états-unis... Ca pose l'atmosphère me direz vous, mais 90mn pour poser l'atmosphère c'est un peu long. Et entre nous, est-ce que le téléspectateur a une gueule d'atmosphère ?

Le réalisateur disait, hier, au micro de Yann Barthès (Le Quotidien) que TF1 envisageait déjà de transformer les 150h de rush en une série de plusieurs documentaires. Nous pouvons donc considérer que le reportage "Macron, Les coulisses d'une victoire" est au mieux la bande annonce de luxe de cette série à venir ou au pire un appel du genou que TF1 fait au nouveau chef d'état au lendemain de son élection.

Seules quelques scènes auront finalement marqué les esprits :

  • la visite sur le site de Whirpool où E. Macron lâche : "Si tu écoutes la sécurité, tu finis comme Hollande. T'es mort !"
  • Celle de Carpentras où le candidat est confronté à la violence d'un groupe de français en colère car ce dernier a qualifié la colonisation de "crime contre l'humanité" durant une interview (Sérieusement, certains d'entre-nous sont convaincus qu'il existe des copyrights sur les mots et que les mots "crime" et "humanité" (soyons fou et même "génocide") ne s'appliquent que dans un seul contexte ?)

En dehors de ces deux scènes qui reflètent la violence interne et externe d'une campagne de cette envergure, le reste ressemble vaguement à un épisode de la famille Kardashian. On se vaporise, on s'extasie, on rit, on se moque, on idolâtre... mais où donc sont passés le recul et l'esprit critique ?

Au-delà de l'image que disent les chiffres ?
- Pour le chiffre officiel (celui qui est relayé par les institutions et la presse) Emmanuel Macron, est le président de 66,09% des électeurs qui se sont exprimés (c'est à dire que 4 069 256 électeurs qui ont choisi de voter Blanc et Nul sont purement et simplement ignorés).
- Mais si on réintègre les votes blancs et nuls, c'est à dire en rapport des votes réelles ses 20 753 798 ne représentent plus que 58,51% des voix
- Et si on met son score face au nombre total d'inscrits, il n'a en réalité convaincu (une partie par dépit, on ne le sait que trop bien) que 43,62% des citoyens inscrits sur les listes.

Il lui reste encore 56,38% des citoyens inscrits sur les listes électorales à convaincre de se mettre en marche. Sans cette adhésion législatives, les cinq prochaines années s'annoncent difficiles pour celui que ses militants voient (pour certains) comme le Kennedy français. Le mythe est en cours et ce "Macron, les coulisses d'une victoire" ressemble à s'y méprendre à la seconde étape d'un processus de séduction par l'image.

Qu'apprendrez-vous sur le programme politique du nouveau président élu ? Ce documentaire, n'apprendra malheureusement rien au téléspectateur sur la politique qu'appliquera le président qui prendra dimanche prochain ses fonctions à l'Elysée. Le téléspectateur aura entr'aperçu un jeune homme évidemment aimable, énergique, bien habillé, souriant, n'ayant pas le droit de manger de sucreries, salivant devant les cordons bleus, qui aime le café et avoir des amis aussi bien habillés que lui... Mais sur son programme politique, vous n'en saurez guère plus que 90mn avant.

Le "choc des photos" est-il un concept désuet ? Yann L'hénoret a dit, pour expliquer l'absence de voix off, avoir voulu présenter les images aussi nues et naturelles que possible pour que le téléspectateur puisse se faire lui-même son propre avis. Voeu pieu ? Il semble que oui, car en professionnel avisé, l'auteur de ce documentaire sait très bien qu'une image habilement composée est mille fois plus parlante que mille mots choisis.

Il n'y a rien de plus bavard qu'un montage, qu'une succession de séquences, qu'un enchaînement de plans... et Yann L'Hénoret, orfèvre en la matière, ne peux pas ignorer que ces 90mn ont pris la forme d'un teaser pour attiser les curiosités. Rêve-t-il de péréniser le projet ? Si oui, j'espère qu'il en a gardé un peu sous le coude. Car, je ne peux m'imaginer que ce jeune homme diplômé et brillant, soit assez bête pour ne pas s'apercevoir lui-même de la qualité globalement médiocre de ce qui fut livré sur nos écrans hier soir.

Au final, ce documentaire rappelle l'urgence d'éradiquer les trop nombreux "intermédiaires" qui gangrènent les réseaux d'échanges de nos sociétés. Et cela, aussi bien dans la consommation des produits de notre quotidien que dans la constitution de nos convictions politiques personnelles. Alors, que vous soyez de droite, de gauche, du centre ou de n'importe quel extrême, vérifiez régulièrement que votre opinion ne vous est dictée par personne d'autre que votre propre conviction.

Lisez, rencontrez, renseignez-vous, instruisez-vous à la source. Ne mettez pas d'écrans entre vous et la réalité. Tant qu'à être un imbécile, mieux vaut être un imbécile conscient... ou presque.

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