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Le champ : pignon sur mue.

Avis sur English Revolution

Avatar Sergent Pepper
Critique publiée par le

Ennuyeux, incompréhensible, psychédélique sans queue ni tête, boursoufflé, prétentieux, obscène, gore… les indignations se multiplient et se répandent comme une trainée de poudre à l’endroit du dernier projet de l’audacieux Ben Wheatley, toujours accompagné de son épouse à l’écriture.

La nouvelle étoile montante du cinéma britannique sait mesurer ses effets, notamment dans l’organisation savante de sa diffusion, sorti sur tous les supports possibles le même jour, en salle et à la télévision comme en DVD, bluray et VOD.
Coup marketing savamment orchestré ? Bien entendu. Mais une incongruité, que d’aucun qualifieront de superfétatoire, aurait dû mettre la puce à l’oreille des esprits récalcitrants : l’édition collector en VHS.

A l’heure où il est de bon ton d’acheter des vinyles, et où personne ne s’offusque des courants rétro dans la musique, Wheatley propose un voyage dans l’histoire cinématographique. Certes, d’autres avant lui, à l’instar de Tarantino et Rodriguez, ont tôt fait de remettre au goût du jour le cinéma bis par le biais de leur Grindhouse movies. Mais là où les papes du cool savent comment subvertir la subversion, c’est-à-dire rester mainstream tout en professant l’audace du vintage, Wheatley brusque son spectateur.
Ce n’est un secret pour personne, son film tourné en 12 jours pour un budget dérisoire, s’inscrit dans la lignée des midnight movies, productions parallèles et libertaires des années 60 et 70. Totalement débridés dans leur propos et leur esthétique du fait de leur diffusion confidentielle, un certain nombre de ces films étaient voués à devenir cultes par la suite. Dès lors, on comprend mieux cet attrait pour le mauvais gout : sexe putréfiés, défécation et urine, vomissements et démembrements divers sont autant de coups d’éclats face à un cinéma contemporain beaucoup plus puritain qu’il ne le laisse entendre. Ode à la liberté de ton et d’inspiration, au gré d’émanations hallucinogènes et de vents caressants les herbes folles par instant teintées du sang des hommes, A Field in England provoque et fascine.

Reconnaissons néanmoins que le seul argument de l’hommage a ses limites, et que ne voir cette œuvre que par le prisme d’une érudition nostalgique amoindrirait considérablement sa portée.

Car s’il s’inscrit dans le registre d’un cinéma bis, Wheatley, par sa diffusion à grande échelle, fait montre d’une ambition bien plus vaste quant à son appartenance au 7è art.

Par sa fallacieuse unité de lieu, A Field in England est à considérer non pas dans son découpage géographique, volontairement limité, mais dans son épaisseur : palimpseste référentiel, il dévoile, à mesure qu’on le creuse, (quête majeure, rappelons-le, des personnages, à la recherche d’un trésor dans les profondeurs de la terre) des dimensions insoupçonnées.
A la surface du film, donc, un genre volontairement pauvre et une fausse piste : celle d’un délire hallucinogène absurde, qui se justifierait par la pauvreté des personnages en présence : les quêtes premières, associées au bas corporel, (manger, boire, déféquer et forniquer si possible) font d’eux des bouffons dont la conversation délicieusement limitée n’est pas sans évoquer le Clerks de Smith qu’on aurait replacé dans l’Angleterre du XVIIe siècle.
Mais la violence opérée conjointement sur les personnages et le spectateur va rapidement déplacer le propos.
Par son environnement spatio-temporel, A Field in England est un film de l’écart : à l’écart de l’Histoire, dont la Révolution en question n’est qu’un prétexte, et à l’écart de l’espace scénique majeur : du combat, on n’entend que les échos. Ce qui importe, c’est le statut de ces réprouvés, déserteurs, « obligés » dénués de maitre qui vont devoir redéfinir leur place dans un monde sur le point de basculer. La violence faite aux corps, associée à celle opérée sur la perception par l’absorption de substances hallucinogènes va permettre cette nouvelle exploration du monde et de soi. Cette thématique, déjà explorée par Refn dans Valhalla Rising impose au spectateur de délaisser son statut d’esclave de la narration classique et de muer pour, à l’instar du protagoniste, devenir son « own master ».

A l’effort physique de la fuite et de la faim se superpose une nouvelle approche : si la défécation est si laborieuse, et comparée vulgairement à un enfantement par ceux qui la contemplent, c’est bien pour annoncer un programme : au sein du grotesque se logent les élans de la création. Dès lors, le visage est dissimulé par une pelle, et les muscles se crispent sur une corde tendue vers un ailleurs occulte. C’est celui-ci qui va à la fois faire basculer le récit et justifier tous ses excès. L’approche baroque de ces tableaux figés et la comédie humaine aussi touchante que dérisoire, références évidentes au Septième sceau de Bergman, permettent de rester dans le monde tout en acquérant une nouvelle sagesse sur celui-ci. Les compagnons le disent clairement : le trésor fut d’avoir été, un temps, solidaires et à égalité, contraints par l’histoire des hommes (ici la guerre, la peste chez Bergman), et transfigurés par une dimension mystique. Qu’on mange des champignons ou des fraises et du lait, ce qui importe, c’est bien la communion.
Cette élévation, dichotomie entre le bouffon et le saint, le paganisme et la transcendance, est aussi le fil rouge d’Andrei Roublev de Tarkovski avec qui Wheatley partage encore la passion de plans d’ensemble sur une nature panthéiste et fascinante.

Autant de prestigieuses références qui nous permettent de mesurer la profondeur du mille-feuille intertextuel qu’est A Field in England. Nul hasard si Wheatley ouvre son film sur des détrousseurs de cadavres (permettant dès le départ la forte filiation avec l’Onibaba de Shindo) : lucide et redevable envers ses maitres, il indique à qui sait le voir la nature de son film.
Ce n’est donc pas au seul mais néanmoins sublime noir et blanc, que l’on doit l’ampleur du film. Celui-ci porte d’ailleurs toute la malice et la grandeur du projet : conjointement hommage à ses prédécesseurs, il est surtout, par son absence de grain et sa brillance numérique, l’affirmation d’une liberté supplémentaire.
Pour qui sera encore prudent sur la dimension dissertative du film, qu’on prenne en considération son protagoniste : Whitehead, la « tête blanche » qui confesse avoir jusqu’alors été « surtout entouré de livres » fait face à la noirceur des forces occultes dans un champ sans cesse irisé d’une fumée grise, circonvolution mobile et métaphore évidente des voies de traverse entre l’espace tellurique et la sagesse mystique. L’explosion du visage du maitre machiavélique permet un retour au corps, mais par l’ablation d’un cerveau malade qui en dénaturait les élans humanistes : dès lors, le lettré devenu homme, soldat doté d’une conviction, peut retourner sur le champ, non plus des possibles, mais de bataille.

Il lève les yeux du clavier lorsque sa compagne lui embrasse le cou.
- Qu’est-ce que tu fais ?
- Je termine ma critique sur A Field in England pour les Inrockuptibles.
- Il est bien, le film ?
- Non. Aucun intérêt. Poseur dans son pseudo dilettantisme.
- Et tu le dis ?
- A la première ligne, oui. Après, c’est les Inrocks, tu connais la ligne éditoriale. Avec cet article, je peux avoir des chances de ne plus être un simple pigiste. Et tu me connais, j’aime les défis.
- Bon, on va se coucher ?
- J’arrive.

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