"Made in Netflix"

Avis sur Enola Holmes

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Commençons par accorder quelques qualités au film, puisque nous nous attarderons finalement bien plus sur ses nombreux défauts.
Enola Holmes est un film globalement dynamique grâce à des scènes qui, prises individuellement, sont plutôt bien écrites et parviennent à transmettre le sens de l'aventure. Cet aspect le rend plus proche cependant des aventures de Tintin que des enquêtes de Sherlock Holmes. Le film jouit également d'une cohérence de ton et se regarde sans déplaisir (c'est pourquoi je lui donne tout de même la moyenne). On le savoure finalement comme un feuilleton télé sur France 3. ; on sait que ce n'est très pas bon, mais cela nous détend malgré tout. Quelque part, puisqu'il s'agit apparemment de la seule ambition du film, on peut dire qu'il « fait le boulot », bien que l'on pourra regretter l'homogénéité des productions Netflix qui tendent désormais à se construire sur un modèle unique , le film n'étant plus qu'un produit marketing. Netflix recycle aujourd'hui ses jeunes stars (ici Mille Bobby Brown vue dans Stranger Things) pour les placer dans des films-friandises que l'on consomme facilement et rapidement, utilisant un système de mise-en-scène flashy et dynamique particulièrement à la mode, le tout en essayant de « rester dans l'air du temps », en mettant en avant (très lourdement) des valeurs « progressistes » (ici féministes). Notons, comme dernier point positif important que la véritable force du film est l'écriture des dialogues. Les joutes verbales (bien plus intéressantes que les joutes physiques) nombreuses sont très amusantes à suivre et ne sont pas sans rappeler les grandes heures de la screwball comedy, genre qui était lui-même justement féministe dans bien des aspects (et de façon bien plus subtile).

Nous venons de le dire, Enola Holmes est un film-produit résultat d'une étude de marché rigoureuse. Toutefois, le produit final souffre finalement de nombreux choix « statistiques » qui ne servent plus du tout l'intérêt du récit.
Tout d'abord, parlons du dispositif de mise-en-scène qui semble déjà vieilli tant on l'a vu et revu ces dernières années : une présentation de l'action archi-cutée (voire charcutée) dans laquelle le personnage s'adresse directement à la caméra à de nombreuses reprises, riche en flash-back (jusqu'à l'écoeurement) et dans laquelle le personnage commente l'action en permanence. Cette surutilisation de la voix du personnage s'avère finalement très pratique pour éviter de faire de la mise-en-scène (c'était la grande force du cinéma classique (classique ne veut pas dire académique), exprimer le plus clairement possible par la mise-en-scène les sentiments des personnages et expliquer la situation dans laquelle il se trouve). On peut identifier trois problèmes que posent ce dispositif :

1) Le film ne peut jamais respirer et tout se passe donc sur le même rythme, rythme qui devient vite éreintant pour le spectateur. Un récit sans respiration, sans temps faible ne peut plus par définition avoir de temps forts. C'est d'ailleurs ce que dit brillamment le personnage du réalisateur Von Ellstein au producteur Shields (Kirk Douglas) se plaignant d'une scène manquant d'intensité dans Les Ensorcelés (The Bad and the Beautiful, Vincente Minellli, 1953) : « Je pourrais faire de cette scène un climax. Je pourrais faire de toutes les scènes des climax. Mais si je faisais cela, je serais un mauvais réalisateur. Un film avec uniquement des climax, est comme une collier sans fil, il ne tient pas. On doit construire les temps forts et parfois on doit les construire lentement ». (« I could make this scene a climax. I could make every scene in this picture a climax. If I did, I would be a bad director. And I like to think of myself as one of the best. A picture with all climaxes is like a necklace without a string. It falls apart. You must build to the big moment and sometimes, you must build slowly »).

2) Ce genre de dispositif exige une figure charismatique au premier plan du film pour fonctionner pleinement. Or l'actrice choisie pour incarner le personnage principal n'a pas, soit le talent, soit tout simplement le statut nécessaire pour porter ainsi le film sur ses épaules. En résulte une impression constante d'amateurisme et d'approximation. On peut aisément visualiser le réalisateur dire « ça tourne » et l'actrice réagir simplement à des directives comme « fais un clin d'oeil à la caméra maintenant ». On n'a jamais totalement l'impression que ce personnage existe réellement et il paraît au contraire tout aussi artificiel que le dispositif visuel.

3) Alors même que le récit devrait être dynamisé par ce choix de mise en scène dont c'est après-tout l'objectif principal, il finit au contraire par le ralentir, le noyer et faire perdre de vu ses enjeux ainsi que la tension qui pourrait exister. En effet, l'action est sans cesse interrompue par des flashback ou les commentaires du personnage qui anticipe tellement ce qu'il va se passer que plus aucun effet de surprise ne peut y résister.

Venons-en maintenant aux problèmes de scénarios. Une première évidence s'impose, les scénaristes ne savent pas quelle histoire ils veulent raconter, quelle intrigue les intéresse vraiment. Ainsi, les intrigues se multiplient, souvent simplistes et décevantes, mais surtout assez inabouties. Globalement deux intrigues principales régissent le récit : « Où est passée la mère d'Enola ? » et « Qui veut tuer le Comte ? ». Or la première intrigue est abandonnée sans ménagement et plutôt maladroitement à la moitié du film, alors même que tout avait jusqu'alors été construit autour de cette question. On a presque le sentiment que les scénaristes ont décidé en cours d'écriture « ah non finalement cette intrigue ne nous intéresse pas en fait, hop à la poubelle. » ou pire qu'ils ne savaient pas comment la conclure. La résolution brève et tardive de cette intrigue est d'ailleurs particulièrement décevante et ne constitue en rien un climax satisfaisant. Il y a presque une forme de paresse dans cet abandon, d'autant plus qu'un bon scénariste aurait réussi à connecter les deux intrigues (le lien très étroit entre les deux existe certes mais ne connecte pas solidement les deux intrigues entre elles pour autant).
Par ailleurs, le choix de la figure de Sherlock Holmes peut aussi intriguer et décevoir à plus d'un titre. En effet, si Henry Cavill est convaincant dans le rôle, il se fait surtout remarquer par son absence et son inutilité complète. Le brillant esprit qui caractérise d'ordinaire le personnage n'est que très rarement mis en avant et si on ne cessait de nous répéter le nom de Holmes toutes les trente secondes, on aurait peut-être jamais deviné son identité. La jeune Enola qui devrait avoir hérité de son esprit, s'en sort d'ailleurs elle-aussi bien plus souvent par la force ou l'agilité que par la ruse. Elle parvient à la fin du récit à se débarrasser du tueur, non pas par une astuce brillante, mais par une ridicule prise de Ju-Ji-Tsu dont on devine tout de suite sa réutilisation à la fin du récit, tant le scénario insiste dessus.
Enfin attaquons nous à ce qui est pour moi à la fois le meilleur et le pire aspect du film : la relation entre le Comte et Enola. En grand amoureux de comédies romantiques, j'ai apprécié la relation qui se développe entre les deux personnages, une relation très clairement romantique. Leurs chamailleries incessantes et les péripéties qu'ils vivent ensemble construisent très bien une histoire d'amour qui devrait donc se conclure comme se concluent les histoires d'amour. Sauf que... Non. A trois ou quatre reprises le film prépare un baiser qui n'arrivera finalement jamais. C'est un véritable « déni de récit ». Pour moi, il n'y a pas de pire erreur que de ne pas aller dans le sens de son récit, de ce qu'on a construit et préparé. On a l'impression que cette scène du baiser est retardée puis encore retardée afin d'arriver à point nommé. Que nenni ! On décide de laisser de côté ce moment essentiel et iconique du cinéma d'aventure.
Pourquoi ? Et c'est là qu'on touche à la gangrène du film. Parce que le film est féministe. Alors un film féministe, ce n'est pas du tout problématique en soi, c'est même plutôt positif, sauf quand la notion de féminisme est prise avec aussi peu de subtilité et d'intelligence, quand elle va non seulement à l'encontre du récit mais aussi du bon sens. Il est évident que la raison pour laquelle Enola Holmes n'embrasse jamais le Comte est d'éviter les commentaires de cette engeance infernale pour toute forme d'art que sont les biens-pensants. Sans doute que si Enola avait embrassé un homme, cela aurait voulu dire qu'elle n'était pas une femme forte et indépendante. C'est là une morale dégueulasse et stupide en réalité. Depuis quand tomber amoureuse signifie-t-il pour une femme perdre son indépendance ou pire perdre sa liberté. Personne ne s'offusque lorsque le héros masculin de film d'aventure ou d'action tombe invariablement amoureux avant la fin du film. Au contraire, cela fait partie des codes. Tout au plus, en voudra-t-on au scénariste de créer une soi-disant « femme-objet ». Mais que l'on inverse le paradigme et cela devient problématique. On ne parlera pas du compte comme d'un « homme-objet » alors qu'il a exactement la même fonction et le même rôle que les femmes des films précédents. On montera plutôt sur ses grands chevaux pour expliquer que la femme a encore « besoin » d'un homme. Quelle idiotie ! Ce faisant on interdit tout simplement aux héroïnes d'avoir les mêmes caractéristiques que les héros, d'être traitée sur un plan d'égalité. C'est une constante d'ailleurs des films d’action ou d’aventure avec des héroïnes. Aucune d'entre elles n'a le droit à l'amour. Elles sont condamnées à n'avoir que des flirts et des aventures ; alors que lorsqu'un héros masculin trouve l'amour, on y voit un accomplissement. De plus, doit-on rappeler que le public des comédies romantiques est majoritairement féminin et donc que c'est une issue qui peut potentiellement frustrer un public féminin qui serait féru de romances.
D'ailleurs cette volonté farouche de démontrer qu'on est féministe se traduit également par un traitement lourdingue du sujet. Le film échoue totalement à faire comprendre le combat féministe. En effet, à l'exception des élèves de l'internat, toutes les femmes du film sont fortes et indépendantes. Aucune d'elles ne souffre de sa condition de femme. Être une femme noire qui pratique le karaté ? Aucun problème, personne ne s'y oppose vraiment. Même la dirigeante de l'internat est une femme forte qui dirige son établissement d'une main de fer. Il aurait été beaucoup plus pertinent de faire diriger l'endroit par un homme afin d'exprimer au mieux ce sentiment d'oppression des femmes et pour rendre son humiliation plus jouissante encore.

Enola Holmes est donc un petit film pas désagréable en soi mais d'une grande bêtise. C'est un film conçu comme un produit « made in Netlfix » dont l'usinage a lessivé le potentiel et altéré les qualités.

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