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Entre les murs

Avatar Gérard Rocher
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François à la lourde tâche d'être professeur de français d'une classe de quatrième très difficile dans un collège parisien classé en ZEP. Durant les neufs mois de l'année scolaire, nous allons suivre le "combat" de François dans sa classe de vingt-cinq élèves à forte mixité sociale et ethnique. Face à une grande majorité d'adolescents déstructurés et en mal de reconnaissance, il lutte quotidiennement pour pouvoir ouvrir un dialogue pédagogique et pouvoir s'imposer au milieu des cris, des insultes, des moqueries et des empoignades. Dans ce climat tendu en permanence, le moindre dérapage verbal de l'enseignant envers des élèves peut avoir des répercutions catastrophiques et dévastatrices pour lui et l'ensemble de la classe. Pourtant François, également professeur principal, essaie tout de même comme ses autres collègues de tenir bon la barre pour faire engranger quelques connaissances et imposer quelques valeurs à ces adolescents. Néanmoins même s'ils cèdent parfois au découragement, même si certains propos dépassent leur pensée, ils portent en eux une tendresse saisissante envers cette jeunesse livrée à elle-même.

Nous voici plongés avec ce film au cœur de l'un des sujets les plus sensibles de notre époque: le rôle de l'école envers une jeunesse déstructurée. Ce sujet est fort complexe et va bien au-delà des méthodes simplistes prônées par ceux qui n'ont pas côtoyé ces jeunes et ces enseignants. Comme je l'ai signalé dans certaines critiques, j'ai connu ce climat particulier ayant habité durant plus de trente ans une cité sensible de la banlieue parisienne. Ainsi par ce vécu fort enrichissant, je peux mesurer les degrés d'inexactitudes flagrantes relatées par toute une catégorie de personnes qui, n'ayant pas connu volontairement ou non ce milieu, se permettent de porter des jugements pour le moins hasardeux en diabolisant l'école publique, ses enseignants et leurs méthodes ainsi que les élèves qui la fréquentent surtout si comble de malheur l'établissement est classé en ZEP. C'est le cas ici et tout commence par la pré-rentrée où les anciens profs restés fidèles au poste font connaissance avec les nouveaux venus. On prépare soigneusement l'accueil des élèves, redoutant cet important moment du premier contact avec eux. Ici, dès ces premiers instants de rentrée, une certaine défiance de la part des garçons comme des filles s'instaure envers François, le prof de français. Celui-ci devient pour eux le symbole d'une société qu'ils réfutent, le symbole d'une nation dans laquelle ils ne se reconnaissent pas. Leur pays est en fait la cité avec ses zones de non-droit, ses coutumes et son langage à tel point que l'école devient pour eux un territoire étranger et ennemi au sein duquel on essaie de leur inculquer un savoir dont ils ne voient pas l'utilité, un piège pour eux, eux qui savent très bien qu'ils sont un clan de pestiférés. Ils exploitent cette impression qui est aussi une réalité pour se regrouper et refuser en bloc notre propre société avec ses hiérarchies, ses obligations et ses valeurs. Voilà devant quelle vitrine se retrouvent François et ses collègues. Le professeur est en permanence sur le fil d'un rasoir entre des enfants victimes soit de l'incompétence éducative soit des coutumes de leurs parents et d'une administration d'une extrême lourdeur de décision dans les moments importants. De plus, on le voit dans le film lors d'un conseil de discipline pour le moins logique, les représentants des parents d'élèves ne font aucune concession envers l'enseignant et mettent même en jeu son autorité face à l'élève fautif. Devant ces différents murs, le professeur avec des hauts, avec des bas, poursuit son sacerdoce devant une assemblée d'élèves discourtois, indisciplinés et fermés à tout dialogue et à tous savoirs. La fin de l'année scolaire vient mettre un terme à ce tumulte. François passe au bilan individuel de l'année en questionnant les élèves et là, une pointe d'optimisme se fait jour. Ils auront presque tous retenus au moins un petit quelque chose dans une des matières enseignées. Toutefois les cours de français ne font pas partie de leur sélection malgré l'étude du " Journal d'Anne Franck" qui ne semble pas avoir soulevé leur émotion. Néanmoins lorsque François, avant de quitter définitivement ses élèves, leur remet individuellement le journal de classe sur lequel ils ont rédigé leur autoportrait, lui, le professeur de français, peut enfin pour la première fois apercevoir de la gratitude dans les yeux de ses "protégés".

Le réalisateur Laurent Cantet nous avait bouleversé le très bon "*Ressources humaines*" et cette fois il nous offre un chef-d'œuvre de réflexion et d'observation sur les conditions du monde enseignant dans un établissement en ZEP. Ce film qui fut tourné dans un collège du XX ème arrondissement de Paris nous fait découvrir toute la difficulté du métier d'enseignant, lui qui est obligé par la force des choses de se substituer à certains parents ayant lâché prise, de tenter de trouver un avocat sur leurs fonds propres afin de sauver un élève et sa famille de l'expulsion, de subir des parents d'élèves se croyant pédagogues et donnant leur avis sur tout et n'importe quoi, d'attendre sans cesse des mesures de la part de leur ministère tenant enfin compte dans leurs réformes des besoins actuels de la jeunesse et par là même de l'Éducation Nationale. Laurent Cantet prend toute la mesure de cette situation en démontrant que le métier d'enseignant est devenu une profession à risque. Une expression jugée déplacée ou un geste malencontreux engendre des conséquences disproportionnées. Il est d'avance présumé coupable quel que soit le motif de son intervention tel un trapéziste travaillant sans filet. François Bégaudeau, seul face à la défiance de ses élèves, se montre un pédagogue plein de talent. Il laisse éclater sa sensibilité et l'amour de son métier malgré les déboires de celui-ci. On ne peut qu'être ému en le voyant las et désemparé à la suite des conséquences déclenchées par un propos malheureux envers deux déléguées de classe ou devant sa détresse avant un conseil de discipline pour un sempiternel perturbateur. Ces adolescents, qui sont en fait ses élèves, jouent parfaitement le jeu semblant faire abstraction des trois caméras placées dans la classe. Nous avons également le privilège d'assister aux réunions de professeurs avec ses gros et ses petits problèmes, au conseil de discipline très angoissant, aux entretiens avec le proviseur très professionnel et à la réception des parents, tout au moins pour ceux qui sont venus, afin de faire le bilan scolaire de leur progéniture. Ce film doit beaucoup à l'ouvrage écrit par http://www.senscritique.com/contact/Francois_Begaudeau/87985 paru en 2006 aux "Éditions Verticales" et qui remporta le "Prix France Culture - Télérama".

Il peut arriver que l'on soit septique sur le choix d'une œuvre pour un prix aussi honorifique que la Palme d'Or du festival de Cannes. Cette fois je ne conteste en rien cette décision élue d'ailleurs à l'unanimité du jury. On n'est pas obligés pour autant de juger comme moi que cette réalisation est un chef-d'œuvre mais au moins il est impossible de rester indifférent à cette tranche de vie scolaire. Seul un parti pris systématiquement négatif envers la jeunesse des quartiers défavorisés, les enseignants et l'Éducation Nationale peut vous pousser à négliger ce film splendide.

Ce film a obtenu:

La Palme d'or du Festival de Cannes 2008.

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