Jouvet dans le rôle de Jouvet

Avis sur Entrée des artistes

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Un peu comme Les inconnus dans la maison, Entrée des artistes est de ces films qui, sans être bons, demeurent durablement dans nos mémoires et dans nos envies (de voir et de revoir), grâce à des scènes éparses ici et là, grâce à des rôles miraculeusement distribués, qui vont étroitement coller à un acteur, à en mythifier davantage encore le jeu…

De même que la plaidoirie de Me Loursat (Raimu) suffisait à charger de puissance le film de Decoin, de même les leçons de théâtre données (trop brièvement) par Louis Jouvet ou la fabuleuse séquence dans la blanchisserie permettent de hausser le petit film du trop passable Marc Allégret (le moins bon des deux frères) à un rang honorable contrebattu par bien des balourdises et des niaiseries. De même, dans les deux films, et très en deçà des monstres sacrés, une pléiade de seconds rôles, de physionomies pittoresques, cocasses ou charmantes, parvient à donner de la substance à ce qui n’en n’a guère.

Sans doute Claude Dauphin fait-il trop âgé pour le rôle de séducteur, de clef-des-cœurs, qu’on lui assigne. Trop âgé, mais aussi trop largement dépourvu du charme éclatant que, tout anachronisme mis à part, un Maurice Ronet débutant (celui des Rendez-vous de juillet, par exemple) aurait pu lui donner. Dauphin, d’ailleurs, n’est jamais meilleur qu’à contre-emploi de son physique mou, en franche canaille de Casque d’or ou de L’important c’est d’aimer. Quant à Roger Blin, il est aussi catastrophiquement mauvais dans l’exaltation hallucinée que d’habitude.

Mais pour le reste de la distribution, c’est un grand plaisir pour qui aime les acteurs : simples silhouettes vite repérées (Noël Roquevert, Sylvie, Odette Talazac ou Gabrielle Fontan), ou bénéficiant d’un rôle plus consistant (Bernard Blier, Julien Carette ou André Brunot)… Et enfin, ici et là, des débutants, des figurants non crédités au générique (Dora Doll ou Paula Dehelly)…

Redécouverte, dans mon souvenir, du délicieux petit minois de Janine Darcey, absolument craquante, qui sera une des biches de Louis XV dans Remontons les Champs-Élysées mais qui tourna sans doute un peu trop pendant la Guerre pour s’en sortir indemne.

Confirmation, s’il m’en était besoin, que les grands yeux tristes et la bouche un peu amère d’Odette Joyeux lui permettaient d’exceller dans ces rôles désespérants (avec, au moins un chef-d’œuvre, Douce). Il y a avec elle la scène extraordinaire de la boîte de nuit, où elle est écrasée par la personnalité folle de sa mère (Madeleine Lambert), grande cantatrice excentrique et nymphomane. Quelle mélancolie d’enfant trop gâtée sans tendresse !

Et puis, évidemment, naturellement, précellence de Louis Jouvet, qui parle le Jeanson comme une langue maternelle, comme Gabin parlait de l’Audiard ; Jouvet dont le rôle n’est tout de même pas très sympathique, mais sûrement assez réaliste, le professeur d’art dramatique prêt à sacrifier absolument tout aux vertiges de la scène ; qu’il aille mépriser dans leur repère les médiocres, parcimonieux, gluants boutiquiers qui prétendent empêcher Isabelle (Janine Darcey) de suivre sa vocation, passe encore, bien que le mépris affiché soit assez glaçant (mais ses victimes sont si laides ! et la vie dans la blanchisserie à peine différente de celle de l’atelier de Gervaise) ; mais écoutons-le avant même la scène de la boutique, lors de l’audition où entouré de la fine fleur du Conservatoire, il jauge les candidats et toise ainsi la même Isabelle : "L’œil est stupide, mais vif ! Il y a dans son regard une grande lueur d’inintelligence". On ne peut pas dire que ce grand professeur soit un modèle de bienveillance…

L’édition René Chateau est aussi dégueulasse que d’habitude ; ça ne fait rien, je me suis encore laissé prendre à la magie…

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