La pasión Evita

Avis sur Eva ne dort pas

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En voilà un objet inclassable, non-identifié par les radars du 7ème art, une étrangeté parmi celles qui tendent à se raréfier dans les salles obscures. L'une de ces œuvres singulières pour lesquelles tu te dis "ça passe ou ça casse" lorsque tu veux t'essayer à prédire la réaction potentielle des autres spectateurs qui prendront le risque de s'égarer du sentier cinématographique "ordinaire" pour aller découvrir cette curiosité (ou qui s'y retrouveront confrontés malgré eux, comme ce fut le cas de nombre de mes camarades sens critiqueurs). Pour ainsi dire, lorsqu'il s'agit de se recentrer sur son avis personnel, il s'avère bien malaisé de réagir à chaud sur cette oeuvre, d'émettre un avis ferme, définitif et rationalisé sur un tel travail atypique, doté d'indéniables qualités cinématographiques, laborieux sur le plan narratif, à mi-chemin entre la sombre fantasmagorie et l'approche historique, entre le faux documentaire et la fiction inachevée. D'autant plus lorsque la séance est suivie d'une rencontre avec le réalisateur (très sympathique au demeurant), et que ce dernier nous avoue ne pas chercher à donner de réponses au spectateur, ni même à transmettre un avis politique sur l'égérie Eva Perón, mais à nous livrer une vision sur ce qu'elle représente (toujours) en Argentine.

La séquence d'ouverture, plongée dans une sombre nuit, pluvieuse (de souvenir), vaut à elle seule le détour. Une nuit sombre, la pluie battante, des hommes s'avancent d'un pas militaire, les bottes claquent sur le sol et suscitent l'effroi chez le spectateur. L'image est floue, la caméra tremblante (ou pas?) nous donne à voir un mirage, où l'on distingue à peine la silhouette de ces hommes traversant un lieu indescriptible et imperceptible. La scène se prolonge, les secondes s'allongent, la caméra reste à sa place, ces hommes s'avancent à travers ce qui semble être un cimetière, au son de la voix off de l'amiral Massera (interprété avec charisme - comme toujours - et froideur par Gael Garcia Bernal, très juste dans ce rôle glacial et dont le son de la voix n'est que off), membre de la junte militaire qui renversa Isabel Martinez de Perón, présidente de l'Argentine entre juillet 1974 et mars 1976, et troisième épouse de Juan Perón, président du pays entre juin 1946 et septembre 1955, puis entre octobre 1973 et juillet 1974, pour le rappel historique. Revenons à notre scène magistrale. Les hommes s'avancent donc, dirigés par Massera, dans ce que l'on devine progressivement être un cimetière aux imposants mausolées. Il s'agit donc d'un enterrement nocturne en catimini et en petit comité (militaire). Il semble s'agir d'une affaire étatique, sensible, que l'armée ne semble pas spécialement vouloir exposer à la lumière des projecteurs et au regard du public. On est en 1976. Cette personne, enterrée par la précédente dictature militaire en Italie vingt ans plus tôt sous le nom de Maria Maggis de Magistris, c'est Eva Perón.

No llora para mi, Argentina

Seconde épouse de Juan Perón, Evita joua un rôle considérable dans la carrière politique de son époux, participant activement tant à sa campagne électorale qu'à son action présidentielle. Défenseure des droits des femmes, pour lesquelles elle parvint à obtenir le droit de vote, l'égalité politique et juridique, elle se consacra à l'action sociale, sa fondation construisant des hôpitaux, des écoles, proposant des aides sociales (logement, bourses d'études) et diffusant la pratique d'activités de loisirs (sport, tourisme social) auprès des populations défavorisées. Elle fut surtout le relais entre les syndicats et son président d'époux, participant à lutte pour l'acquisition des droits sociaux et des travailleurs. Les syndicats la sollicitèrent même pour qu'elle candidate à la vice-présidence du pays, ce à quoi elle dut renoncer du fait de son état de santé déclinant malgré son jeune âge et de la méfiance de certains acteurs du péronisme quant à sa proximité vis-à-vis des syndicats. Elle décéda le 26 juillet 1952 âgée seulement de 33 ans, victime d'un cancer du col utérin.

C'est alors qu'apparaît sur l'écran, à la suite de l'indescriptible scène introductive, Evita, prononçant son discours du 1er mai 1951 sur la Plaza Mayor en el Dia del Trabajador, écouté par des centaines de milliers de travailleurs. Las tomas de archivos nous donnent à voir une Première Dame acclamée par la foule, une égérie populaire adulée des argentins, une véritable pasionaria qui marqua l'histoire de son pays à travers son action envers les descamisadas et les travailleurs - bien entendu - mais également à travers un propos politique et émotionnel, une éloge des classes populaires dont elle était issue, fustigeant avec lyrisme oligarchie, capitalisme, impérialisme, au profit de la solidarité et la paix:

"Solamente involucrándonos con el dolor, viviendo y sufriendo con los pueblos, cualquiera sea su color, raza o credo, se podrá realizar la enorme tarea de construir la justicia que nos lleve a la paz. Bien vale la pena quemar la vida en aras de la solidaridad si el fruto será la paz del mundo y su felicidad aunque ese fruto madure, tal vez, cuando nosotros hayamos desaparecido."
(discours prononcé au Port de Vigo, 1947)

La disparition d'Evita suscita une onde de choc et de tristesse chez les argentins, qui se précipitèrent par milliers au Secrétariat du Travail et de la Prévoyance pour veiller son corps, puis à la Confederación General del Trabajo au sein de laquelle il fut exposé après seize jours de cérémonies funéraires suivies par plusieurs millions de personnes, alors qu'était observé un deuil national décrété par le gouvernement et fixé à trente jours. Ses funérailles furent même filmées par un opérateur de la 20th Century Fox, afin que le passage à l'immortalité d'Eva Perón soit gravé dans la pellicule. Par ailleurs, son corps fut soumis à une méthode d'embaument novatrice, dont la finalité visait à donner une apparence de vie à la défunte, tout en préservant ses qualités esthétiques et ses organes, à travers une procédure d'un an, à la suite de laquelle le corps pourrait être exposé et touché par les argentins au sein des locaux de la CGT. Retorno a la ficción.

Romper con el peronismo y Evita

En aucun cas, le spectateur ne peut nier les indéniables qualités de mise en scène de Pablo Agüero. J'ai déjà parlé de la scène d'ouverture, magistrale, l'une des plus belles et envoûtantes que nous ait offert le 7ème art au cours des dernières années. Cependant, l'une des forces du film réside dans une habile alternance entre tomas de archivos y ficción pour illustrer la fascination qu'exerçait Eva Perón tant sur les argentins, qui lui vouaient - et continuent à lui vouer - un véritable culte, que pour le spectateur, peu au fait des détails de l'histoire de l'Argentine (si ce n'est les grandes lignes, à savoir une ancienne dictature latino-américaine convertie aux joies de la démocratie et ouverte à une économie mondialisée, je caricature) et méconnaissant l'héroïne de cette oeuvre inclassable (si ce son statut de Première Dame d'Argentine ou encore le fait que Madonna a joué son rôle dans un film éponyme et chanté Don't cry for me Argentina).

Cependant, trois ans après la mort d'Eva Perron, son époux fut chassé du pouvoir par un coup d'Etat initié par le général Arramburu à la suite de la Revolución Libertadora, nationale, conservatrice et catholique, laquelle visait à dépéroniser le pays, persécutant les fonctionnaires du régime, les syndicalistes de la CGT, interdisant toute référence à ce mouvement, ce qui donna lieu à une Resistencia Peronista faite de grèves et de sabotages, le Parti Justicialiste étant interdit jusqu'en 1973. L'on peut reprocher à l'oeuvre d'évacuer tout retour historique et de réflexion politique sur le péronisme. Si cette période de l'histoire de l'Argentine fut marquée par une redistribution plus marquée des richesses nationales (augmentation des salaires, nationalisation d'entreprises, octroi des congés payés), permettant au mouvement d'avoir une base populaire, l'action politique et la pratique du pouvoir de Juan Perron était marquée par une certaine ambiguïté (du fait de la diversité de ses acteurs, issus d'un extrême et de l'autre) et une répression des oppositions politiques et syndicales. Il semblerait d'ailleurs que la disparition d'Evita - laquelle exhortait vivement la foule à soutenir son époux - fragilisa grandement le pouvoir de ce dernier, lequel s'en remis à un surcroît d'autoritarisme. Toutefois, là ne semble pas être le propos du film, comme s'en défend le réalisateur, puisqu'il s'agit non pas de faire l'inventaire de la présidence de Juan Domingo Perón, mais plutôt d'avoir un regard sur la fascination qu'exerçait son épouse. C'est à travers une mise en scène sombre, fantasmagorique, tendant ouvertement vers le fantastique, défiant l'espace et le temps, que le réalisateur aborde ce propos, ce sous l'angle de trois longues séquences théâtrales, tournées en espace-clos, voire en plan-séquence: l'Embaumeur, le Transporteur, le Dictateur (merci Shania Wolf de m'avoir rappelé qu'il y avait des titres à ces séquences).

Presencia y Absencia

Trois scènes qui symbolisent la presencia y la absencia d'Evita. Absente, puisque n'étant plus de ce monde et visuellement absente de la partie ficción de l'oeuvre (si ce n'est son défunt corps plongé dans un bain de formol et de diverses substances). Présente, bien sûr au gré des images d'archives qui encadrent trois longues séquences fictionnelles déjouant les lois symboliques de l'espace et du temps, mais également à travers sa postérité, son héritage, son influence ou l'obsesión dont elle faisait l'objet tant du côté de ses partisans que de ses opposants. Lorsque la dictature militaire fut installée à la suite de la Revolución Libertadora, Aramburu ordonna l'enlèvement du corps d'Eva Perón et son déplacement, tout en exigeant son respect en tant que catholique fervent. Or, comme nous le montre la prodigieuse scène de l'enlèvement entre un militaire chevronné (magistral Denis Lavant) et un jeune inexpérimenté, le cadavre parcourut un cheminement sinueux qui le mena jusqu'à Gênes, où il fut enterré anonymement et subrepticement. 13 ans après, nous voilà en 1970. Un sous-sol. Quelques planches. Une faible lumière. Lieu inconnu. Un vieil homme. Arrivent trois jeunes gens. Ils se réclament d'une organisation péroniste - los Montoneros en réalité - et exigent la restitution du corps d'Evita (du moins sa localisation) sous peine que l'homme soit exécuté. L'homme en question, c'est le général Aramburu, celui qui dirigea l'Argentine entre novembre 1955 et avril 1958, et surtout objet de leur courroux.

A travers ce film que je qualifierais d'expérimental, Pablo Agüero nous montre effectivement qu'Eva no duerme tant dans le cœur et les espoirs des argentins, que dans la haine que lui vouaient ses opposants (par extension haine du péronisme) même vingt-cinq ans après sa mort. Oui, ce film nous propose indéniablement un regard sur la centralité d'une personnalité, d'acteurs et d'un mouvement politique dans l'histoire d'un pays marqué par plusieurs dictatures militaires au cours du XXe siècle. Oui, ce film est résolument atypique, laisse s'installer une tension, fait surgir le trouble dans le spectateur à travers une mise en scène d'une maîtrise assez exceptionnelle, l'étirement angoissant des séquences. Oui, cette oeuvre est dotée d'une atmosphère singulière, oppressante, sur laquelle plane l'absence d'une ombre pourtant si présente, que ce soit dans la fascination ou dans la détestation. Non, elle ne laisse pas le spectateur de marbre. Et pourtant, le charme n'opère pas complètement si j'ose dire. Peut-être la faute à une narration déroutante qui certes, n'est pas sans qualités: l'intelligence du jeu entre documentaire et fiction, côté théâtral qui apporte de la tension au récit, clôture des espaces et du temps y ajoutant un soupçon d'oppression, une originalité indéniable. Mais Pablo Agüero nous laisse spectateurs (que nous sommes par définition) de cette narration saccadée, ce propos discontinu et dénué de fluidité, éparpillé des images d'archives passionnantes et des scènes cinématographiques d'une intense théâtralité, mais entre lesquelles les liens ne sont pas marqués. A la fois cette oeuvre nous dit des choses sur l'Argentine, mais sans nous dire grand chose pour autant sur l'héritage des années Perón, sur l'influence politique et sociale de ce mouvement, sur les raisons pour lesquelles ses acteurs - et particulièrement Eva Perón - suscitaient paradoxalement adoration des masses populaires et détestation des nantis et de l'armée.

En dépit des réserves que j'émets, Eva ne dort pas mérite toutefois amplement le détour. Une telle oeuvre atypique ne peut que susciter une attention particulière de la part du spectateur, qui sera soit sensible à cet univers singulier (ce qui a quand même été mon cas), perplexe ou divisé, ou restera de marbre devant cette expérience qui porte rarement aussi bien son nom.

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