Un examen biaisé par l'unilatéralisme de Truffaut qui ne donne pas droit de réponse aux antagonistes

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Je suis assez déçu par ce film... Déçu car il y avait un véritable matériau pour faire quelque chose d'assez fort, mais malheureusement, je trouve que Truffaut se noie un peu dans un grotesque inapproprié et dans une vision totalement unilatérale, qui ne donne pas le droit de réponse aux antagonistes. C'est un film qui ne cesse d'empiler les lieux communs.

L'idée de départ est pour le moins excellente. Il y a quelque chose qui rappelle beaucoup les dystopies d'Orwell (je pense notamment à La Ferme des animaux, un petit bijou de la littérature). On se trouve donc dans cette société décadente, où le rôle du pompier n'est plus d'éteindre le feu, mais bien de le provoquer, en multipliant les autodafés. L'idée originale est vraiment bonne. Mais le film est mal-traité je trouve, il ne fonctionne pas, et pour plusieurs raisons.

Je trouve le film très faible d'un point de vue cinématographique. Les scènes d'autodafés ne sont pas fortes d'ailleurs, et elles auraient méritées de l'être. Oui, Truffaut parle du danger du progressisme, mais un examen minutieux ne peut pas être à ce point là unilatéral. L'autodafé, c'est plus que de simples décadents décérébrés. Prenons Freud par exemple. Pour Freud, il y a trois conséquences (ou réponses) au malaise culturel de l'être : il y a tout d'abord la dépression, réaction la plus simple. Il y a ensuite la névrose, c'est-à-dire une esquive du conflit civilisationnel ou culturel par ce qu'on appelle "la folie douce", le fait de se mentir à soi-même. Et il y a la révolte, qui est de détruire la culture (dont l'exemple le plus iconique est celui du nazisme et des nombreux autodafés qui ont alors été faits). En 1933, quand Freud a appris que les nazis brulaient ses propres livres, il s'est exclamé dans les termes suivants : « c’est un très grand progrès. » Car c'est une révolte. Non pas qu'elle soit légitime, mais le gros soucis du film se résume ici : l'analyse de Truffaut est biaisée par son unilatéralisme. Truffaut fait l'éloge du livre, examine le pouvoir salvateur des Lettres, tout en oubliant l'examen de l'antithèse , réduisant cela à une simple décadence, composée d'êtres stupides. Alors oui, il y a aussi les questions d'autorité au régime en place qui peuvent expliquer l'apparente stupidité des personnages, mais tout de même, Truffaut ne cesse de nous sortir pleins de topoï sur la littérature. Truffaut avait largement moyen d'aller plus loin au lieu de nous cantonner à une série de lieux communs.

Mais il y a pleins d'autres faiblesses cinématographiques dans ce film, un film lourd d'ailleurs. La musique est omniprésente, les ralentis sont grossiers, les nombreux zooms ne sont pas forcément maîtrisés ni judicieux. La forte musique qui surgit au moment de certaines révélations, de certains climax également : je pense au moment où Montag avoue à l'institutrice qu'il a finalement commencé à lire les livres qu'il devait brûler. C'est tellement grotesque qu'on se croirait dans une série B. Après, je pense que cette tonalité grossière est assumée par Truffaut, mais elle dessert beaucoup le film à mon sens. D'ailleurs, nous atteignons le summum du grotesque lors de la découverte de la grande bibliothèque cachée... Truffaut est à nouveau beaucoup trop dogmatique, tout le dialogue est grossier, manque de nuance, car il écarte toute la légitimité qu'il pourrait y avoir à supprimer la littérature (non pas que je sois pour, mais c'est tellement dommage de s'abstenir de certaines thèses importantes sur le sujet). Il ne concentre son argumentaire que sur l'éloge du livre, mais ne prend pas le temps de développer l'autre thèse. Les pompiers ne cesse de prôner que le livre ne sert à rien, que cela rend les gens malheureux car ils s'inventent alors une vie impossible à partir des romans... Et quant aux philosophes, ils pensent toujours avoir raison... C'est d'une faiblesse abyssale, qui décrédibilise le film je trouve. La palme est attribuée à cette phrase totalement absurde : « ce qui lisent l’éthique d’Aristote se sentent alors plus malin. » Mais mon Dieu, que c'est pauvre ! Il existe de véritables arguments philosophiques sur les dangers du livre, de la littérature, pourquoi les réduire à ça ? Pourquoi entrer dans une certaine bien-pensance alors que le sujet pouvait se prêter à un examen philosophique génial ? L'éloge du livre, qui plus est, n'en deviendrait que plus fort !

C'est pareil pour la scène de lecture à haute-voix, devant sa femme et ses amies. Je trouve que c'est plutôt ratée, elle est à nouveau trop grossière, même si c'est à nouveau volontaire... Mais ça ne marche pas. Chez Tati, par exemple, cela marche, tout ce grotesque et ce burlesque servent un propos génial avec une maîtrise cinématographique exceptionnelle (je pense surtout à Mon Oncle). Mais ici, on est à la limite du ridicule je trouve. Tout le monde est ému, se met à pleurer en assistant à leur première récitation littéraire. Ces femmes se rendent comptent à quel point c'est beau, mais ne luttent pas contre leur névrose, et continuent de s'acharner contre le livre après la récitation, en nous sortant à chaque fois les mêmes arguments sur le fait que le livre serait dangereux car il ne nous apporte que malheur, illusion... une vie par procuration, en somme. A nouveau, c'est d'une faiblesse argumentative incroyable, encore un énième topos !

Le livre rendrait malheureux, oui, ce sont des thèses qui existent, mais Truffaut ne va pas assez loin. Après, je ne veux pas non plus cracher toute ma haine vis-à-vis de ce film, qui n'est pas non plus d'une grande nullité, il y a des choses intéressantes. Nous sommes dans une dystopie qui parle en réalité du bonheur, nous sommes dans une société qui veut octroyer le bonheur à tous ses citoyens, et là, nous ne pouvons que faire le parallèle avec les États-Unis, seul pays où « le droit au bonheur » existe dans la constitution. Par ailleurs, il existe toujours des substituts au livre. Quand un art est en perdition, il sera toujours remplacé. Ici, la télévision interactive remplace quelque part le livre (comme le livre a remplacé, voire tué l'édifice, selon Hugo dans Notre-Dame de Paris). Cette télévision interactive est aussi une vie par procuration, comme la littérature... Sauf que Les Lettres vont bien plus loin. Lire, c'est être libre !!! C'est pour cela que le film est loin d'être inintéressant, mais c'est mal traité et rempli de topoï, même si je suis d'accord avec Truffaut sur les bienfaits du livre, sur le fait que lire, c'est être libre... Il n'y a rien de plus beau que l'amour des Lettres, que les Lettres elles-mêmes, l'écriture est la plus belle chose qu'ait pu avoir l'humanité. « Derrière chaque livre il y a un homme » s'exclame Montag. Bien entendu ! La littérature étudie l'homme, ne cesse de l'étudier. Mais Truffaut ici ne nous apprend rien, c'est encore un lieux commun. J'ai d'ailleurs trouvé la transformation de Montag, qui passe du bon petit soldat à l'écoute, à la passion du livre et qui s'éprend d'une véritable idéologie là où il ne réfléchissait pas avant assez soudaine et peu crédible, peu vraisemblable. Car le film est maladroit, trop mal construit. Montag change subitement, mais il n'y a pas de séquences de torture, où Montag s'interroge véritablement, il n'y a pas de véritable hantise intellectuelle (même la scène du cauchemar, qui se fonde plus sur la peur de la répression que sur le sujet idéologique en lui-même). Ca manque clairement de liants.

Mais cet éloge ne fonction guère, car Truffaut n'apporte pas de nuance aux antagonistes. La nuance à apporter, cela serait les objections de Socrate et de Platon. Comme l'affirme Nietzsche dans Le Gai savoir, l'idéal socratique, fondé sur le logos, soit la parole, aurait fait de la philosophie un instrument pour détester la vie. Nietzsche parle alors de« vie contre la vie. » Socrate n'a rien écrit par peur du livre. Mais l'objection la plus intéressante est celle de Platon, que l'on trouve dans le Phèdre. Truffaut insiste beaucoup sur le fait que les gens n'aient plus de mémoire, justement car ils ne lisent plus. Pour Platon, cela pourrait bien être l'inverse : les Lettres, les écrits, inhibent la mémoire. Le livre est dangereux, car en l'absence de son auteur, on peut lui faire dire ce que l'on veut, et que c'est une trahison de la vérité, qui doit être instantanée (d'où l'éloge du logos fait par Socrate). Plus que le livre, c'est la postérité du livre que craint Platon. « La plus grande sauvegarde, c’est de ne pas écrire. » D'ailleurs, pour Nietzsche, le platonisme n'est rien d'autre qu'un christianisme avant l'heure ; et la hantise platonicienne du livre est une crainte partagée par le clergé pendant de nombreux siècles en Europe, pour une raison somme toute assez éloignée de ce que pouvait dire Platon, certes. Et encore... Truffaut ne donne pas le droit aux antagonistes d'élaborer des thèses intéressantes, afin qu'il y ait confrontation idéologique, intellectuelle... Et tout ça est doublé d'une pauvreté cinématographique à laquelle Truffaut ne m'avait pas forcément habitué (même si cette "pauvreté" est à relativiser, ce sont plutôt les partis-pris esthétiques qui ne me conviennent pas, mais toute la grossièreté du film a l'air assumé par le réalisateur, je la trouve seulement inappropriée et surtout maladroite et peu maîtrisée).

Tout n'est pas à jeter ; mais j'ai été terriblement déçu, car le film avait une idée extrêmement intéressante, mais tout est balayé par l'unilatéralisme de l'examen dogmatique de Truffaut, par un gros manque de nuance, et par des choix cinématographiques qui font que nous assistons à une série de lieux-communs sur la littérature. Un film assez bien-pensant finalement, qui ne prend pas tellement de risque sur le fond (même s'il y a une certaine audace, pour un réalisateur de la Nouvelle-Vague, de s'essayer à la Science-Fiction).

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