From Russia with(out) Love

Avis sur Faute d'amour

Avatar Bea Dls
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Comme cela a dû être le cas pour d’autres cinéphiles à d’autres époques et pour d’autres cinéastes, il est fascinant de voir s’opérer sous nos yeux la montée en puissance de bêtes de cinéma telles que Yorgos Lanthimos (dernier film en date : Mise à mort du cerf sacré, bientôt dans nos salles), ou Andréï Zviaguintsev (Faute d’amour, son cinquième long métrage à ce jour). Avec quelques films, ils deviennent des acteurs majeurs, puis incontournables de la sphère cinématographique.

Ainsi donc, le russe Andreï Zviaguintsev qui a fait énormément sensation avec son avant-dernier film, Leviathan. Beau, très beau même, puissant, plein de sens, on peut dire que ce quatrième long métrage est celui qui l’a consacré au rang des très grands. C’est dire l’attente par rapport à Faute d’amour, film sorti cette semaine, récompensé du Prix du Jury à Cannes en Mai dernier. Faute d’amour semble être focalisé sur un drame intimiste, mais l’intelligence de la mise en scène du russe permet d’en avoir une lecture à plusieurs niveaux.

Commençant presque comme Elena, avec des arbres nus et des corneilles qui craillent, avec ici la neige en plus qui sublime le noir et blanc très contrasté de son DP Mikhail Krichman (le même qui officie sur tous ses films), Faute d’Amour, martelé d’une unique note inquiétante jouée au piano, est d’abord cette longue séquence mutique annonciatrice du pire. Un calme presque surnaturel, suivi d’une sortie d’école, bruyante, joyeuse, où camarades courent, rient et se mêlent ; où parents et enfants, parfois avec de chaleureux animaux domestiques, se retrouvent. Aliocha, 12 ans, (Matveï Novykov) se détache du lot, le regard triste et infiniment solitaire, marchant lentement entre l’orée d’une forêt glacée et la bordure d’une rivière noire, manifestement peu envieux de retrouver son chez-lui. Il est de ce genre d’enfants qui, une fois rentrés chez eux, regardent dehors, le front appuyé contre une vitre détrempée de neige. Sa mère Genia (Maryana Spyvak), une belle femme encore jeune, vissée à son iPhone, le regarde à peine, lui aboie des ordres en vue d’une visite, car oui, les parents divorcent et revendent leur appartement de cadres « moyens sup’ » d’une banlieue de Moscou.

Le divorce est dur et la violence des échanges entre Genia et son mari Boris (Alexeï Rozin) est indescriptible. Le pire est que Zviaguintsev ne semble jamais être dans la surenchère ; les mots d’une dureté inouïe coulent, le langage du corps, la haine dans les yeux, tout est dosé à la perfection par le cinéaste pour résonner de la manière la plus réaliste et la plus sincère auprès du spectateur. Le sujet de la discorde de ce soir-là est la garde de l’enfant, ou plus exactement la non-garde de l’enfant, car chacun de ces deux parents est déjà tourné vers une autre vie, un autre homme, une autre femme. Personne ne veut d’Aliocha, et à l’incrédulité devant de telles violentes disputes succède le déchirement le plus total pour le spectateur lorsqu’il se retrouve face à la détresse d’Aliocha.

Alors, quand le cinéaste poursuit son film avec les images successives des deux nouveaux couples des parents du jeune garçon, des amours débutantes baignées de sexe, de très belles scènes au demeurant, on ne fait que penser à Aliocha, privé d’amour, seul sans aucun doute avec son chagrin, un choix de montage extrêmement percutant de sa part.

Zviaguintsev part de ce drame familial pour mettre en exergue comme à son habitude les scories d’une société russe que pourtant il continue d’aimer (après le tee-shirt marqué Russia porté par un des protagonistes dans Léviathan, voici un sweater d’une équipe nationale de Russie arboré par l’actrice principale à la fin du film, le personnage de la mère et le nom de la Russie dans un seul plan, la Mère Russie comme leitmotiv…). Le drame en question est un ensemble de drames. L’enfant disparaît, et plus dramatique encore, ni Genia ni Boris ne se sont aperçus de rien pendant plus de 24 heures, chacun tout occupé à son bonheur nouveau, son désir revigoré, n’ayant aucune attention, aucune pensée pour leur fils. Le reste du film va montrer au travers de ce drame à quel point la société qu’il dépeint est délétère.

L’individualisme de ses compatriotes, gangrénés par la soif de l’argent et de la gloire (selfies à gogo, sugar daddy et escort girls à tous les coins de rues), l’hypocrisie et l’inanité de l’état incapable de protéger ses citoyens, mais prête à en découdre en Ukraine et ailleurs, l’omnipotence de l’église orthodoxe déjà tellement fustigée dans Léviathan, l’héritage d’une génération aigrie par les ravages du soviétisme qu’on voit dans cette autre scène édifiante entre Genia et son acariâtre mère, une scène qui explique sans l’excuser le comportement aberrant de la première envers son propre fils. Tout cela est amené par doses plus ou moins subtiles par Zviaguintsev, car l’homme est du genre à appeler un chat un chat. Mais même ce manque de subtilité et la brutalité psychologique de certaines scènes sont beaux, et font mouche à chaque fois. Aucune scène, aucun personnage ne sont gratuits, jusque dans le passant qui s’enfonce dans la nuit noire comme dans un anonymat…

Le constat est triste et lucide, et même l’implication extrême des bénévoles dans les battues lors de la recherche d’Aliocha semblent robotiques et sans chaleur. Il y a quelque chose de pourri au royaume de Poutine, et une fois de plus, ce n’est pas l’excellent film de Zviaguintsev qui nous dira le contraire…

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