L'insoutenable incommunicabilité du couple

Avis sur Faute d'amour

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Auteur, entre autre, des superbes "Le Retour" (2003), "Elena" (2011) et "Léviathan" (2014), le talentueux cinéaste russe Andreï Zviaguintsev a fait un retour fracassant au Festival de Cannes de cette année avec son nouveau film, le bouleversant et poignant "Faute d'amour", récompensé par le Prix du Jury.

A l'instar de son précédent film ("Léviathan"), Zviaguintsev ancre sa nouvelle histoire dans les paysages froids et enneigés d'une Russie de plus en plus isolée de ses pairs, impression symbolisée par les nombreux plans fixes dévoilant des éléments divers (arbre dénudé, école fermée, façade d'immeuble filmée en extérieur) qui semblent coupés du monde, comme coincé à l'intérieur d'un temps figé, condamné à ne jamais devoir évoluer.
Pour accentuer encore un peu plus cette impression de pays cloisonné, ne tournant plus que sur lui-même, le réalisateur se permet même des apartés non narratifs, illustré par la radio et la télévision retransmettant en direct le conflit que traversent leurs voisins ukrainiens; soit des informations racontant toute la violence et surtout l'incommunicabilité qui semble s'être emparé de ce pays en guerre.

Le fait d'avoir opté pour un ton volontairement froid et une image peu reluisante de son pays natal permet à Zviaguintsev de mieux mettre en avant le véritable sujet de son film; à savoir la lente descente aux enfers d'un couple en crise, enfermée dans des disputes d'une cruauté verbale sidérante et dans lesquelles l'égoïsme et la frustration tant sexuelle que psychologique que traverse le couple Genia-Boris ont pour ainsi dire pris le pas sur tout le reste, au point même d'aller jusqu'à négliger leur propre fils, Aliocha, âgé de 12 ans, dont la réaction face à l'enfer que ses parents en instance de divorce lui font subir, se soldera par sa disparition soudaine.
S'agit-il d'une simple fugue ou, bien plus grave, d'un enlèvement d'enfant ?
Ces questions, le réalisateur prend bien soin de ne pas y répondre, ce n'est pas ce qui l'intéresse.

Qu'on se le dise d'emblée; la disparition d'enfant ne constitue pas le sujet central du film. Bien que raconté de manière tendue et haletante comme un thriller (avec séquences de recherches de police et interrogatoires à la clé), la fuite présupposée d'Aliocha cède très vite la place à la lente désintégration du couple formée par les parents de l'enfant. Ne cessant systématiquement de s'insulter mutuellement, privilégiant les cris aux mots, ne pensant avant tout qu'à leur petit bonheur personnel (tous deux sont sur le point de refaire leur vie), ne réalisant même pas l'horreur de la situation dans laquelle ils se trouvent, Genia et Boris pourraient passer sans problème pour les pires parents et le couple le plus abject qui soit.
Et pourtant, et c'est en cela que le film est admirable de sobriété et de justesse dans son traitement de la désagrégation du couple, le réalisateur ne cherche jamais à rendre ses personnages plus pathétiques qui ne le sont. A l'instar du chef d'oeuvre de Bergman, "Scènes de la vie conjugale" (film qui a par ailleurs beaucoup inspiré Zviaguintsev dans la préparation de "Faute d'amour"), Genia et Boris sont des individus malheureux, ridicules de par leur naïveté à avoir voulu croire trop vite au bonheur supposé que semble promettre le mariage (réussite matérielle et sociale, conception d'enfants); des hommes et des femmes confrontés à la vacuité de leur existence et à leurs frustrations refoulées que dévoile au grand jour un événement aussi terrifiant qu'inattendu (les invités du couple Marianne et Johan qui se mettent à se disputer violemment au cours d'un dîner dans le film de Bergman / l'enfant qui disparaît soudainement dans "Faute d'amour").

En optant pour une mise en scène plutôt simple (dans le bon sens du terme) refusant tout effet tape-à-l'oeil et tout montage nerveux et erratique, privilégiant les plan fixes et serrés pour mieux enfermer Genia et Boris dans leurs doutes personnelles et leur incommunicabilité, Zviaguintsev signe, avec "Fautes d'amour", l'un des plus beaux films de l'année, ayant l'audace de mettre à nu, par l'intermédiaires de moments forts (la "visite" chez la mère infecte et possessive de Genia, les réactions de stupeurs des policiers face à la désinvolture apparente des parents) l'envers d'un couple ne demandant qu'à se défaire (procédé inverse du film de Bergman dans lequel le couple Marianne-Johan, malgré leurs disputes incessantes et sous haute tension, cherchait avant tout désespérément à se réconcilier), le tout filmé dans un pays froid et glaçant qui semble lui-même au bord de l'implosion sociale et politique.
A cela vient s'ajouter la très bonne interprétation des deux comédiens principaux, Marianna Spivak et dans le rôle de Genia et Alexeï Rozin dans celui de Boris, tout les deux émotionnellement très impliqué dans leurs rôles d'homme et de femme ayant trop eu le malheur de croire un peu trop à l'image du couple idéal et contraint désormais d'en payer douloureusement les pots cassés.

Pour l'ensemble de ces qualités évoquées et malgré son climat (volontairement) austère et peu agréable, "Faute d'amour" s'impose aisément comme l'une des plus belles claques cinématographiques de l'année.

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