Désolation émotionnelle

Avis sur Faute d'amour

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L’hiver, froid, humide, triste, sinistre. Un enfant grimpe dans un arbre mort, comme si la vie cherchait son chemin en suivant un parcours sans espoir. C’est probablement cette voie que suit Faute d’amour, nouveau drame fort d’Andreï Zviaguintsev sur un pays et une société que le cinéaste observe en silence, non sans en pointer du doigt les travers et les errances.

Depuis le périple initiatique proposé dans Le Retour (2003), le cinéaste russe élargit peu à peu les cercles, examinant la société dans son ensemble avec, cependant, toujours un point de départ commun : la famille. Un père qui revient subitement après des années d’absence dans Le Retour, une famille éclate après un avortement forcé pour éliminer le fruit de l’adultère dans Le Bannissement (2008), la défense et la survie coûte que coûte de sa propre famille dans Elena (2012), ou encore celle du foyer et des convictions face au pouvoir et aux intérêts qu’il suscite dans Léviathan (2014). Cette fois, le divorce est le point de départ, celui d’une catastrophe familiale, dont l’enfant sera la principale victime. L’enfant ignoré et abandonné dans un monde égocentriste où règnent les intérêts individuels.

Dans cette famille éclatée ne règne plus la moindre chaleur. Les parents ne font que se disputer, ne se rencontrant que pour tenter de vendre l’appartement dans lequel ils vivaient. Plus la moindre chaleur, non plus, pour Aliocha, fruit d’une union détruite, devant supporter cette guerre qu’il n’a pas voulu, et qui le ronge progressivement. Les parents se disputent violemment et bruyamment, ils ne cessent de s’affronter, mais Aliocha, lui, souffre en silence. En témoigne un plan court mais remarquable où, en sortant de la salle de bains, fermant la porte derrière elle, la mère dévoile alors l’enfant qui s’était caché, et qui pleure, sans émettre le moindre son. Un plan d’une puissance et d’une éloquence impressionnante, synthétisant tout le passé qui a mené à cette situation, et tout le sombre avenir qui se dessine à l’horizon. Un avenir où les individus se sont repliés sur eux-même, guidés par leurs intérêts, cherchant à être ce qu’ils ne sont pas pour trouver une place dans une société fatiguée, superficielle et dénuée de vie.

C’est avec un important travail sur l’ambiance que Faute d’amour restitue cette distanciation généralisée, ce repli et cette fuite perpétuelle. C’est la froideur de l’hiver, des teintes froides dominantes, des plans construits de manière très rigoureuse, notamment dans les intérieurs, très modernes et géométriques. Il ne s’agit pas cependant pour le cinéaste d’offrir sa vision de la société russe avec trop d’insistance et de lourdeur. Comme à son habitude, il prend le recul nécessaire pour qu’à la narration s’associe l’observation. Pour que les personnages qui nous sont présentés soient avant tout décrits avant d’être jugés, pour que le spectateur puisse lui-même évaluer sa propre situation par rapport à la leur. C’est habituel chez Zviaguintsev, qui multiplie les procédés pour que le résultat soit le plus authentique possible, l’inscrivant dans la réalité (via des scènes montrant des passages d’émissions ou de journaux télévisés), sans négliger d’y injecter une dramaturgie permettant d’impliquer son spectateur.

Avec Le Bannissement et Elena, notamment, le cinéaste heurtait déjà le spectateur, il le mettait dans une posture délicate face à ces personnages prenant des décisions aux conséquences dramatiques mais aux motivations humaines avant tout. Faute d’amour s’inscrit dans la même lignée, faisant une nouvelle fois de l’enfance la première victime de la situation. Chacun s’enferme et suit un chemin aux débouchés déplaisants et sans saveur, et la solidarité n’éclot plus que lorsque règne le désespoir. Dans une atmosphère glaciale et glaçante, Faute d’amour broie les individus avec la poigne mécanique d’un société déshumanisée, et laisse le spectateur face à une véritable désolation émotionnelle.

Critique écrite pour A la rencontre du Septième Art

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