Rome arrangée

Avis sur Fellini Roma

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Roma a cela de beau et de particulier que c'est un film a peu près inracontable. Parfois tel cinéaste décide, un beau soir, foin des thèses et des intrigues, d'envoyer valdinguer la narrativité, la dramaturgie, toute cette filiation bâtarde au roman, pour plonger dans l'espace sauvage de l'image et du mouvement. C'est un risque et souvent ça rate. Mais n'est pas Frederico qui veut.

Deux fièvres, deux déambulations, deux sentiments différents. Le hasard a fait que c'est dans le même état maladif (vous vous foutez certainement des détails mais laissez-moi finir) que j'ai découvert et la ville et le film : et c'est l'impression hallucinée laissée dans les deux cas par la beauté sur les nerfs exsangues qui m'a en partie permis de mieux comprendre et adhérer au projet fellinien. Bien que nos souvenirs de la ville soient en bien des choses opposés (mes berninades caravagesques étant éloignées de la bête suintante et grasse du Maestro), c'est par la manière dont l'impression et le délire empiètent dans la mémoire sur la réalité qu'ils se rejoignent et que je me suis retrouvé dans sa démarche. Mais lui n'a pas eu besoin de la crève pour rêver cette ville.

Nom de pays : le nom

Car le titre sous lequel le film est parfois distribué rend bien compte de ce qu'il est, au fond. Fellini Roma, pas la Rome des cartes postales, pas la Rome comme excuse à de faibles intrigues, et surtout pas la Rome réelle et objective, mais la Rome intime du passé et du présent de l'auteur. Le film s'articulant en effet, après une introduction un peu foutraque sur l'évocation du nom de Rome pour l'enfant Fredo, sur la découverte par le jeune cinéaste d'une Rome qui n'est déjà plus et par ses propres cavalcades dans la Rome du tournage.

Plus qu'une élégie sur ce qui s'est perdu, cette alternance relève plus de la fascination pour le changement, inexorable et naturel des choses, mais au milieu duquel subsiste une part de ce qui est éternel dans la ville du même nom. Avec bien sûr les ruines du modèle antique indépassable qui forment littéralement les soubassements, les tripes profondes de la métropole bouillonnante, mais surtout les 'vices' intemporels d'une population vibrant à toutes les époques pour du pain, des jeux et du sexe. Et si je mets des guillemets à vice c'est bien parce qu'on aurait du mal à voir la moindre désapprobation lorsque Fellini les évoque. C'est une des grandes réussites du film : on sent son affection pour tout ce qu'il montre (sauf la seule scène où il montre l'élite, qui tombe dans la franche satire) ; sans pour autant jamais enjoliver, jamais tomber dans la complaisance. Elle est comme ça, la Rome qu'il aime : bruyante et crasse, vulgaire et grotesque. Alors ça crie, ça sue, ça se goinfre, avec des gueules toutes plus inimaginables que les autres, pour le régal d'une caméra aux passions presque malsaines.

Nom de pays : le pays

Du coup vous vous demandez peut-être qu'est-ce qu'il y a de si génial dans un film décousu, dégueulasse et grimaçant (même si moi de base ça me paraît prometteur) et c'est là que le cinéaste révèle sa grandeur : il tire le tout vers le haut par la force d'une création totale. Du concept général à la plastique, du mouvement au montage, tout respire l'audace et la vitalité. Avec cette impression trop rare, devant tant de films timorés, d'une vraie vision d'artiste. Pour dire les choses simplement, je n'avais pas vu ça depuis bien longtemps quand j'ai lancé le métrage. Et c'est sûr que la surprise de retrouver un plaisir de cinéma alors lointain joue beaucoup dans mon appréciation.

Mais c'est aussi là-dessus que le film est le plus inégal : si les séquences du présent sont toutes d'une fureur à couper le souffle (le périph, le métro, etc.), celles du passé souffrent parfois d'un peu de fadeur stylistique. Ce qui est pour le moins problématique car, si ce genre de baisse de régime aurait été bien pardonnable dans un film plus classique, la forme choisie ici les admet plus difficilement. On se retrouve donc avec quelques tableaux dont l'intérêt interroge franchement – et ce sont souvent les souvenirs pour lesquels le Maestro semble avoir le plus de tendresse (l'abri anti-aérien, la voisine prostituée), ce qui est d'autant plus dommage. On comprend qu'il ait laissé pour celles-là de côté le style tapageur, mais il ne le remplace par pas grand-chose et les rate donc un peu.

Heureusement ces scènes sont courtes et rares, et ces petits défauts n'effacent pas l'effet du reste et le génie du geste. Un geste de cinéma pur, sans climax ni dénouement, avec ce plaisir presque incontrôlable de montrer la ville et ses gens. Parfois Fellini brode, s'étale, mais c'est bien parce que tout lui plaît, parce qu'il voudrait tout montrer, et plus encore. De là cette conclusion ivre et brutale, cette chevauchée vrombissante et boulimique, ce parcours du plus d'espace possible avant la fin, comme un regret, comme une fuite vers l'avant, dans un mouvement hors-les-murs inarrêtable. Non il ne veut pas rentrer se coucher, Anna.

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