Film grandiose pour une expérience très intime

Avis sur First Man : Le Premier Homme sur la Lune

Avatar Nicolas_Mudry
Critique publiée par le

Contant à la manière d'un biopic les huit années les plus importantes de la vie de Neil Armstrong, First Man, plutôt que de faire de la mission Apollo 11 une épopée patriotique et spectaculaire, choisit de faire vivre cette achèvement incroyable à travers le prisme de l'homme, le premier à avoir marché sur la Lune. Plus qu'une réussite, nous tenons là l'un des meilleurs films de l'année, remettant l'humain au coeur de cette aventure.

Neil Armstrong n'est plus présenté, il ne se présente plus, il semble représenter à lui tout seul une part de l'Humanité, celle qui a voulu atteindre un jour la lune, celle qui, par une ambition démesurée, a cru pouvoir repousser les limites de notre connaissance et de notre espace, celle qui, un jour de juillet 1969, a posé le pied à un autre endroit que sur la Terre. La première réussite de Damien Chazelle n'est pas technique mais philosophique, à savoir penser la mission Apollo 11 non pas comme l'entier accomplissement des Etats-Unis mais comme la finitude d'un parcours difficile pour l'Homme, au prix de sacrifices humains et matériels très bien évoqués par le film. Apollo 11 est la fin d'un processus ayant vu Etats-Unis et URSS s'affronter lors d'une guerre des étoiles, une guerre froide spatiale sans merci où le but n'était pas de placer l'individu au centre des pensées mais de l'utiliser comme moyen pour parvenir à une fin patriotique. Dans cette guerre froide spatiale, il est indéniable qu'il y a un avant et un après 1969. En cherchant à s'émanciper, sans l'oublier, de ce contexte de guerre froide, Chazelle replace l'individu au centre du rêve de Kennedy d'aller sur la Lune. Il redonne ainsi un sens au bond de géant réalisé par l'Humanité. Il vient nous rappeler avec pertinence qu'il est arrivé un jour où l'Homme, qu'il soit soviétique ou américain, a décidé de marcher sur un satellite de sa planète et qu'il s'en est donné les moyens. L'oeuvre que l'Homme a accompli est alors grandiose, Chazelle ne le nie pas mais il ne veut pas seulement en faire un discours qui omettrait tout ce que ce projet a coûté.

Au milieu de cette grande aventure, un individu, un homme, pas n'importe lequel, Neil Armstrong, premier homme à avoir marché sur la Lune mais qui n'était pas désigné au départ pour être ce "First Man". Interprété à la perfection par un Ryan Gosling trouvant un registre qui lui correspond idéalement, Armstrong est pris ici dans ce qu'il y a de plus humain. Loin du statut extraordinaire qu'il acquiert tout au long du film, il est d'abord ce père de famille qui perd sa fille de deux ans et demi, atteinte d'une tumeur, événement qui aura une importance sur lui. Il est d'abord ce pilote doué mais jugé très risqué par ses supérieurs. Ce n'est que petit à petit, au fil d'une tension toujours plus grande, tel un thriller dont connaît cependant la fin, qu'Armstrong devient l'homme que tout le monde connaît désormais, cet astronaute voué à un destin hors-norme. Néanmoins, Chazelle et son scénariste spécialiste des histoires vraies, Josh Singer, ne souhaitent surtout pas quitter la sphère intimiste où Janet Armstrong, la femme de Neil, joue un rôle important, sublimée tout en nuance par Claire Foy. La femme a par ailleurs en général un rôle particulier dans First Man et très réaliste de la famille de l'époque: pendant que l'homme travaille dans ce monde très masculin, la femme est chez elle, s'occupe des enfants. D'une manière très subtile, sans pour autant en étant capable de changer les conventions de l'époque, Chazelle et Singer parviennent à donner une force au personnage de Janet Armstrong, indispensable dans l'ombre de l'individu qu'elle a épousé, et lui offrent des scènes mémorables. Elle aussi voit son rôle se développer tout au long des 2h20 du film et la scène finale nous fait comprendre que derrière le miroir parfois muet où se réfugie Neil Armstrong, il y a le reflet d'une femme, dont la lumière, réduite dans la société par des mœurs qui bride son expression, ne saurait être réduite à néant.

First Man est peut-être l'histoire d'une révolution pour l'Homme, ce long-métrage est aussi une petite révolution dans la carrière de Damien Chazelle. Après un tryptique musical qui est monté en puissance pour arriver à une apogée inestimable, un chef-d'oeuvre contemporain, La La Land, le réalisateur américain a décidé d'en venir à un genre tout à fait à part, plongeant dans un drame intimiste et sobre, une sorte de faux-biopic se concentrant sur une courte période de la vie de son protagoniste, sans pour autant adopter tous les codes du biopic. Il reprend néanmoins certains de ses thèmes favoris, le rêve, sans l'idéaliser, l'amour, moins naïf car déjà bien avancé. First Man est l'arrivée à maturité de Chazelle. Il n'est plus ce réalisateur idéaliste mais un réalisateur qui décide de rentrer profondément dans les méandres de la vie, dans un parcours tortueux où l'erreur se fait plus pesante, plus grave, où il est plus difficile de se rattraper. Il abandonne ainsi la jeunesse pleine de fougue et d'énergie qu'il avait filmée dans La La Land, Whiplash et même dans son film de fin d'études, Guy and Madeline on a Park Bench. Il demande ainsi à son acolyte de toujours, Justin Hurwitz, à se réinventer et il le fait à merveille. Damien Chazelle apporte les images parfaites à son compositeur mais celui-ci apporte toute la touche perfectionniste sans laquelle Chazelle et ses films ne seraient pas les mêmes. Il est nécessaire de parler de Justin Hurwitz pour comprendre Damien Chazelle. Il est assez incroyable d'analyser à quel point la musique du premier se confond avec la réalisation du second. Elle suit notamment le schéma scénaristique de passer de l'intime à l'épopée collective, telle cette valse qui ne serait pas sans rappeler 2001, L'Odyssée de l'Espace, et inversement. La montée en tension que connaît le film sur la fin est suivie par une musique grandiloquente se rapprochant plus de l'épopée que les accords à la harpe qui accompagnent la sphère privée des Armstrong. L'un des morceaux de Hurwitz s'appelle justement "The Armstrong". Une patte Chazelle est donc très visible, à travers des scènes spatiales filmées non pas à partir de plans larges montrant l'immensité de l'espace mais des scènes très intimistes au plus près des protagonistes, mais aussi parce que son équipe technique est fidèle: ainsi le montage dynamique est-il accompagné par Tom Cross tels l'étaient La La Land et surtout Whiplash pour lequel il avait remporté l'Oscar du meilleur montage. Linus Sandgren, déjà présent sur la photographie de La La Land, pour lequel il avait également eu une statuette, est de retour, jouant parfaitement sur le contraste lumineux des scènes familiales et l'espace sombre des séquences spatiales. Si La La Land pouvait être un chef d'oeuvre, First Man se rapproche de la perfection. Damien Chazelle nous décevra-t-il un jour ? Peut-être mais tant qu'il sera accompagné de cette équipe technique intouchable, il apportera au cinéma également son bond de géant.

Et vous, avez-vous apprécié la critique ?
Critique lue 148 fois
Aucun vote pour le moment

Autres actions de Nicolas_Mudry First Man : Le Premier Homme sur la Lune