Déconstruire la fiction moderne pour mieux la comprendre

Avis sur Glass

Avatar Emeric L'avoane
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  1. En cette fin de décennie, c'est le nombre de films qui constituent le  « Marvel cinématic universe » et les prochaines années ne semblent pas déroger à la règle, la phase suivante prévoyant pas moins d'une dizaine de films. La réussite lucrative de ces suites tient au fait que le spectateur répond présent dès lors qu'une nouvelle production voit le jour. Depuis Iron man, aucun des films, à quelques exceptions près, ne déroge à cette règle. Ce qui est étonnant, c'est que quand on observe le schéma actanciel de chacune de ces œuvres prises séparément, il s'agit dans 80% des cas de la même structure narrative : un être doté de pouvoirs surnaturels se révèle, arrive un envahisseur ou un terroriste ayant pour objectif de détruire la terre pour une raison futile, s'en suit de multiples combats aboutissant à la victoire du bien, exemplaire en tous points, face au mal, banalisé au possible et destiné à l'oubli.
    Il ne s'agit pas de jeter la pierre sur Marvel, bien au contraire. Certains de ces 23 piliers d'un univers des plus vaste sont parvenus à offrir leur lot de surprises et de plaisirs coupables, accomplissant leur objectif. Cependant, l'universalité dans la production exponentielle à la ferveur de fanatiques a de quoi étonner. Surtout, leur impact sur le cinéma de divertissement contemporain inquiète : Martin Scorsese a même déclaré qu'il ne s'agissait plus de cinéma mais de parcs d'attractions. Comme tout parc, il y a en effet des attractions intéressantes, comme l'atteste Spider-Man dernier du nom lors d'une séquence où le héros se bat contre des illusions visuelles créées par son ennemi. Malheureusement, la propension à banaliser l'extraordinaire a fini par rendre la sortie d'un Thor ou d'un Iron man anodine. Les réalisateurs, de Favreau aux frères Russo, se contentent de remplir leur cahier des charges, sans tomber dans la subversion ou le tragique, en standardisant leurs personnages et en dépersonnalisant des héros devenus des marques. Pourquoi faire plus si le spectateur répond présent ?
    M.Night Shyamalan fait partie de ces fervents partisans du comics ainsi que de ses enjeux et lorsqu'il voit qu'il ne pourra pas avoir la liberté artistique qu'il mériterait chez Marvel, il décide de réaliser chez une autre société de production les deux suites de sa trilogie, Split et Glass. Tout en offrant un divertissement grand public, le metteur en scène va tenter de questionner la situation de ce genre en pleine effervescence. La première suite d'Incassable raconte l'avènement de Kévin, être surnaturel aux multiples personnalités, qui s'apprête à parachever sa transformation en monstre surhumain. En plus d'aligner les scènes jouissives donnant à voir les nombreuses entités se greffant au corps de Kévin, le film raconte aussi son affrontement psychologique avec Casey, être basiquement « impur », se révélant être le reflet déformé des tourments de son opposant. Dès lors que ce dernier parvient à laisser place à la 24ème personnalité de son esprit, dans un final kafkaïen, David Dunn se doit d'enfiler à nouveau son poncho pour affronter ce qui s'apparente plus à une créature terrifiante qu'à un être humain, en mettant un terme à ses velléités.
    Glass sous-entendait un affrontement final entre Dunn, Kévin et donc M.Glass. Ce ne sera presque pas le cas. Shyamalan réussit comme à son habitude à contrecarrer les attentes du spectateur en introduisant habilement un élément déclencheur inattendu : une psychologue vient très vite enfermer les trois personnages dans un même asile, son projet étant de les persuader qu'ils ne sont pas plus extraordinaires que le commun des mortels. Ce choix narratif a de quoi surprendre mais donne lieu à des séquences où se mêlent habilement dramaturgie et comique de situation. La mise en scène glisse d'une séquence où Kévin et Dunn tentent de résister au traitement du docteur jusqu'au plan d'Elijah Glass, parfaitement élaboré. Alors que ces nouveaux super-héros modernes semblent renoncer à leur statut, le fils de Dunn, Casey et la mère de Glass surviennent dans le récit, sorte d' « Orphée » modernes. Désireux d'aller chercher l'être aimé au fin fond de sa prison, ils échouent face à une secte annihilant les croyances en l'extraordinaire, mettant un terme au règne de ces anti-héros, détruisant en même temps la foi en la fiction de ses personnages tous emprunts de comics.
    Dans un dernier geste désespéré, le jeune Dunn, endeuillé, diffuse les images des combats entre Kévin et son père, donnant à voix aux yeux du monde l'extraordinaire. La musique progressive et le lent travelling final dans l'aéroport où l'angle s'élargit pour filmer les écrans autour de nos trois prophètes l'attestent : il est encore possible d'être admiratif devant le spectaculaire et de débanaliser l'extraordinaire. A l'heure où le film de divertissement fait plus figure de produits que de création originale, il devient rare d'assister à une ode discrète et sobre, prônant une foi sans égale en la fiction, dénuée d'artifice. Sans être exempts de défauts, les films de Shyamalan ont le mérite de questionner le spectateur quant à ses besoins. Doit-il s'enfermer dans ses prérequis et se laisser guider par le consumérisme sous-entendu par les chaînes de films sur-médiatisés ? Ou au contraire se doit-il d'être exigeant envers la fiction en refusant la banalisation des thèmes qui font son essence (l'usage du surnaturel ou de l'invraisemblable comme vecteur poétique) ? L'avenir sera en tous cas riche en enseignements pour un genre dont le règne semble éternellement débuter.
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