Amy au bal du diable

Avis sur Gone Girl

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[Critique farcie de spoils]

Bigre ! Que d’éloges ! Et que de critiques ! David Fincher a décidément la carte sur SC. Je ne dois pas être sensible outre mesure à ce cinéma-là. Trop hollywoodien, même si cet hollywoodien-là est indéniablement de qualité.

Qu’entends-je par là ? Images trop léchées, rythme trop rapide, musique extra-diégétique envahissante. Et aussi ce petit quelque chose qu’on sent chez les acteurs, une espèce de vanité propre aux Américains : ces gens-là se sentent maîtres du monde, en particulier en matière de cinéma... et ça se sent - en tout cas moi je le ressens. Et puis, ils sont tellement coooools ! Il n’y a qu’à voir la gestuelle de Ben Affleck.

Attardons-nous un instant sur la question du rythme : le film américain, il faut qu’il pulse. Je m’exprime ici par généralités bien sûr, je parle du canon hollywoodien, auquel Fincher, tout auteur qu’il soit, n’échappe pas. Or, moi, j’aime la lenteur au cinéma : pouvoir s’imprégner d’un plan ou d’une séquence. Ce truc-là n’est pas dans le registre de Fincher.

Ces réserves toutes personnelles étant faites, qui expliqueront que je m’en tienne en lisière du 8, voyons ce que ce Gone Girl a dans le ventre. Ou plutôt dans le cerveau car le film est avant tout intelligent, placé sous le double signe du jeu et de la littérature.

Le puzzle

Le jeu est annoncé dès le départ, puisque Nick se rend au bar qu’il tient avec sa sœur un Mastermind sous le bras, et que les deux entament immédiatement une partie. J’ai pu lire que les règles du jeu de société auquel ils s’adonnent en disent long sur le film. Voilà qui est typique du film intelligent, mais qui n’est destiné qu’aux happy few qui connaissent…

Et puis Amy disparaît, et le jeu de pistes commence. Fincher joue habilement de la temporalité, à coup de flashbacks nous permettant d’assembler lentement les pièces du puzzle. Le coup de foudre, la rencontre immédiatement chaude (en sous-vêtements pour Rosamund Pike, comme l’a dénoncé l’une des plumes de SC !), l’exposition de ce couple très médiatique, la promesse d’être toujours sincères et d’échapper aux travers des vieux couples. Puis le déménagement dans le Missouri, pour cause de maladie de la mère de Nick, et les choses qui se dégradent, entre autre puisque Nick ne veut pas d’enfants. Et aussi parce qu’il la trompe avec une étudiante à forte poitrine (siliconée je dirais).

Le jour du 5ème anniversaire de leur mariage, Amy, donc, disparaît. En laissant des enveloppes contenant des clues, énigmes à résoudre agrémentée d’indices dispersés : une trace de sang, une culotte rouge, un journal intime, toute une collection d’achats. On est bien chez l’auteur de SeVen. Une flic à gobelets – le détail m’a amusé, il semble être l’une des signatures de Fincher –, moins cool que tous les autres, va être la seule à ne pas mordre totalement à l’hameçon.

Avec raison : un assez beau switch nous dévoile une autre version de l’histoire, à mi-film. C’est là que le montage se fait – détestablement à mes yeux – hollywoodien : on suit à toute vitesse la réalisation du coup monté, incluant la collaboration de sa voisine enceinte. Puis tout ce qu’entreprend Amy pour revêtir une nouvelle identité. Et tiens, soudain, je me dis que le récent Titane serait bien un peu inspiré du film de Fincher, non ?

Bien que très cliché, donc, dans sa réalisation, ce retournement n'en demeure pas mois assez jouissif. Mise à mal par ses nouveaux voisins, la toujours pleine de ressources Amy se voit contrainte de faire appel à un ancien amoureux, le toujours transi Desi. Le par ailleurs richissime Desi, qui entend bien cloîtrer sa princesse dans une cage dorée. On sent bien que ce possessif-là va être une deuxième fois le dindon de la farce. La farce va être sanglante, le film déviant momentanément vers le gore – nous allons y revenir.

Parallèlement, Nick a poussé ses pions, sous l’impulsion d’un avocat malicieux. Il est redevenu populaire, grâce à une apparition télévisée fort bien négociée. On l'a compris, tout le monde ment comme il respire dans ce jeu-là. Personne n'est blanc comme neige, contrairement à ce que pouvait laisser espérer la première rencontre : chacun cherche à se sucrer au contraire.

Le rapport de force se modifie et Amy s’adapte : elle rentre à la maison. Puisqu’elle ne peut envoyer Nick en taule, la prison sera domestique. Le mariage comme une prison, l’idée n’est pas totalement nouvelle, elle est toutefois astucieusement amenée par Fincher. La vengeance de cette blonde sera d’obliger son mari volage à cohabiter avec elle… On n’est pas loin ici de La guerre des Rose, et c’est un peu too much, surtout quand Amy est interviewée le torse encore recouvert de sang, et qu’elle rentre à la maison, sous l’œil des caméras, toujours enduite de ce sang poisseux. C’était pour qu’elle puisse faire partir tout ça sous la douche, et faire ainsi un clin d’œil à Psychose. Ah, d’accord.

Trêve d’ironie : ce puzzle est agencé avec maestria, c’est indéniable, et cela explique les notes stratosphériques évoquées au début de cette critique.

Les livres

Amy « ne cesse de lire », elle rédige un journal intime qui aura son importance dans la manipulation et Proust, symbole absolu de la littérature avec un grand L, y apparaît en filigrane, comme repoussoir il faut bien le dire. Quant à l'amant qu'elle se choisit, il enseigne la littérature. On baigne dans les livres.

Amy est une héroïne de livres pour enfants, créée par ses parents, une sorte de Martine américaine. C’est de là qu’elle tire sa notoriété. Dès lors, elle est tiraillée entre deux envies contraires : le désir d’échapper, par la perversité, à ce destin tout tracé, celui de l’Américaine idéale ; et celui de s’y conformer. Qu’y a-t-il sous ce crâne, se demande Nick en ouverture et en fermeture du film (une structure qui évoque entre autre le Lost Highway de David Lynch) ?

Premier désir, échapper à l’image toute faite de petite fille sage donc. Une image glacée et glaçante, comme ses parents. D’où les coups pas très nets faits à ses anciens amants, qu’on va peu à peu découvrir. Avec Nick, elle baise dans les endroits les plus improbables car c’est plus excitant. Pourquoi pas une bibliothèque tiens, quitte à verser dans l’invraisemblable ? Lorsque le couple battra de l’aile, on passera à la manipulation, puis au meurtre sanglant. Et Gone Girl revêt soudain les habits d’un Carrie au bal du diable : la poupée se rebelle et ça gicle de partout.

Mais Amy aspire aussi à se conformer au modèle forgé pour elle, et que toute l’Amérique réclame : se marier, avoir des enfants, afficher l’image d’un couple heureux. C’est finalement ce désir-là qui l’emportera. Gone girl s’avère donc avant tout un film glacé et glaçant sur la société médiatique américaine, farcie d’hypocrisie et de bêtise.

Dans ce jeu-là, Nick n’est qu’une marionnette, comme le signifie clairement l’un des indices. Manipulé du début à la fin. Tentant de riposter, avec l’aide de sa sœur jumelle, en vain. La blonde Amy est bien l’unique héroïne de cet explicite Gone Girl, une de ses femmes fatales à la Hitchcock, maîtresse du jeu.

A moins que tout cela ne soit que littérature.

7,5

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