Des clichés de la subversion : quand le rock se passe d'authenticité

Avis sur Good Morning England

Avatar Jonathan_Suissa
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Je me souviens de... L'épilogue du film : aujourd'hui, on a plein de radios libres qui passent du rock à Londres.

A l'époque, c'était une lutte, on l'a vu avec tout ce film : il fallait être prêt à s'isoler du continent (en haute mer), à passer pour des hurluberlus vis-à-vis des valeurs affichées par la société (mais en récompense, on avait parfois des fans qui venaient rendre visite à ces joyeux combattants du bon goût, venues comme l'envers de cette société d'apparence stricte), à aller contre la loi et donc à ne plus être protégés par l'Etat. Ils s'en tirent d'ailleurs in-extremis, sauvés par leurs fans, plus nombreux à se déplacer qu'ils auraient pu le croire : les fans ont dépassé la barrière des ondes, ils se sont bougés pour eux.

Aujourd'hui, puisque l'épilogue s'y réfère, les radios libres sont libres ou presque, et le rock est devenu une industrie, un star system assumé. Alors quoi ? Qu'a-t-on gagné de toutes ces luttes, au final, et pourquoi ce constat ? Que nous apprend le film pour éclairer cet épilogue ?

Dans ce film, on a de la musique, du sexe, du pop(ulaire). Et j'ai trouvé que ces éléments étaient reliés ainsi : l'objet (la musique), monnaie d'échange pour le sexe, dans un système basé sur la popularité. Alors, le rock'n roll, c'est bien le star system basé sur le média télévision. D'ailleurs, ça colle très bien. Prenez une période de revendications ou d'émancipations à l'étranger (puisque les speakers anglais se réclament de ceux, plus populaires, des Etats-Unis, ceux de la guerre du vietnam, certainement), qui créent un geste (choquer) et un mythe, son cliché. Ajoutez-y de la musique qui s'en réclame. Et les médias feront le reste : porter aux nues un geste exemplaire, quel qu'il soit, reproduit à l'infini en accord avec le cliché établi auparavant (vulgarité, bohème, nonchalance, légèreté, ...). La popularité aidant, via l'usage de la télévision pour installer une image à laquelle on puisse se référer, lorsqu'on atterrit à la radio les reproductions du « geste rock'n roll » seront par la suite suffisamment remarquables pour que soit associée à chacune une personnalité, à la manière d'un produit dans une gamme. Ici, c'est le Duc (charismatique, voire magnanime, culotté, qui joue de son titre sans respecter les conventions de la noblesse, c'est un provocateur), le simplet gentiment décalé, le candide, le graveleux, le romantique (il ne parle pas, c'est sa technique, il joue sur l'imagination de ses interlocuteurs, c'est un mirroir aux alouettes), le mystique ermite, la lesbienne, l'homme mur revenu de tout, etc... et finalement le jeune premier auquel on peut s'identifier. Et chacun de ces produits peut attiser le désir d'une consommatrice, d'une ménagère qui change ses valeurs de référence à l'aune d'une reconfiguration des valeurs par les médias. Car le film le montre bien : il ne s'agit que de l'une des nombreuses radio rock pirates de l'époque. Sans tendance suivie donc globale, sans télévision, sans autres radios pirates, pas de succès pour cette radio et ses « produits ».

Et il faut se souvenir, pour étayer l'idée d'un désir de pure consommation d'un « produit » par une ménagère, que la jeune fille qui va coucher avec le gros graveleux hurle à la mort lorsqu'elle voit le jeune premier nu devant elle : ce n'est pas ce qu'elle avait désiré, choisi, commandé. Ne nous attardons par contre pas sur l'épisode du mariage avorté : la supercherie étant dénoncée, il est inutile d'y voir autre chose qu'une odieuse malversation transactionnelle. Une cliente signe pour un produit pour mieux le revendre par la suite, et entre-temps celui-ci a pourri, car le produit « candide » est fragile. Si toutes les clientes faisaient ainsi, il y a des produits fragiles qu'on ne trouverait plus sur le marché. Et sait-on jamais, peut-être que c'est une future vache à lait... (peut-être que ça va être à la mode un jour). Alors, il fallait protéger le produit « candide », remettre les consignes sur les paquets, etc... Ne nous attardons pas là-dessus, donc...

Revenons sur le rock'n roll. Qu'est-ce que le rock'n roll ? Ici, je l'ai dit, c'est à la fois le nom du star system à l'époque de la télévision (où l'image s'ajoute à la voix), et un geste remarquable qui entre en résonnance avec des images particulières de la contestation, mais pas forcément des images opérantes, juste des images. Dans ce film, il n'y a aucun doute à ce que cela soit assumé, et à ce que les images se veuillent inopérantes, non subversives (sans capacité de toucher à quelque chose qui ne soit pas du domaine de la représentation) : quand le Duc prononce pour la première fois le mot Fuck à la radio, il explique qu'il ne le fait pas pour choquer ou pour détruire quelque chose, mais seulement pour divertir. Les images sont inopérantes, il le dit. La frayeur sans le danger, ce n'est possible que dans la représentation, dans le fantasme. Sans doute par ce qu'on a en mémoire les images des étudiants pacifistes se faisant tirer dessus par des militaires aux Etats-unis. En tous cas, dans ce film, il est révélateur qu'il n'y ait guère dans cette histoire que les animateurs, les auditeurs et le gouvernement, avec en particulier les petites ambitions personnelles d'un politicien pressé de donner naissance à une loi qui lui apportera la reconnaissance de ses pairs. En définitive, quand le Duc dit Fuck, il n'a guère fait qu'égratigner le maquillage des gouvernantes qui font croire aux jeunes filles qu'elles sont outrées. Mais le sont-elles réellement ? Certes non. Tout s'est déjà passé.

Le rock'n roll, dans Good Morning England, c'est la répétition d'un geste, la re-représentation à l'envie, et dans des gammes différentes, d'une même image figée de ce que devrait être la réaction à un état de droit.

Le titre du film également est un signe de plus du fait que ce film n'est jamais que la représentation de ce qui n'était déjà que la répétition d'un geste (d'origine américaine), bien que ce ne soit pas le titre original ("The boat that rocked"). Et pour deux raisons : la première, c'est que cela s'adresse explicitement à l'Angleterre (« England »), révélant ainsi qu'on n'évoque ici qu'une partie d'une zone plus grande (le monde, occidental, des médias de masse) ; ensuite, il y a ce clin d'œil assumé à Good Morning Vietnam, qui témoigne de la reprise du modèle de contestation (ou d' « expression libre » si on préfère) américain.

Je n'irai pas plus loin pour ce film. Je n'aime pas particulièrement rédiger ou lire des pamphlets qui s'acharnent sur leur objet. Je ne crois pas aux vertus de la répétition pour ce qui est de la dénonciation. Que d'autres que moi reprennent ce que j'ai dit à leur sauce constituerait par contre une sorte d'anti-propagande amplement méritée, vu le consensus existant autour de ce film (pour y voir une expérience très positive, qui rendrait joyeux... et je vous assure que ce ne fut pas mon cas).

Il est donc possible de commenter, d'interpréter un film qu'on n'a pas aimé, sans tomber dans la critique. Il suffit de ne pas faire de reproches. Que j'ai vu tout ça comme ça (plutôt à l'écriture, en ce moment, qu'à la vision du film, comme toujours) tandis que le film ne me semble pas VOULOIR véhiculer toutes ces mauvaises ondes, ne devrait pas interdire de penser que tout ceci était volontaire. Car je n'ai jamais relaté que des analyses, des faits, des lectures. Je n'ai pas jugé de l'opinion de l'auteur mais uniquement du contenu de ce qu'il relatait, et ce avec ma vision très personnelle.
Une fois de plus, je remarque qu'un film est décidément un récipient de choses du dehors qui ont leur vie propre au dehors de lui mais peuvent passer et s'illustrer en lui.

Ce n'était pour moi au départ qu'une expérience négative, douloureuse (j'aime trop la musique, le principe de subversion et de contestation pour souscrire à de pales reflets de gestes nés de ceux-ci), mais j'ai pu au travers de ce commentaire, la transformer en construction de quelque chose de plutôt positif, l'élaboration d'une pensée du rock, pour moi-même, même si cette définition est plutôt destinée à ce qui est donné à voir dans ce film (et alors, c'est peut-être, sait-on jamais, applicable pour les avatars les plus capitalistes du phénomène médiatique général « rock »).

C'est pourquoi je propose à tous ceux qui seront remontés par mon commentaire de considérer qu'il ne s'agit surtout ici que d'une analyse très PERSONNELLE de CE film.

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