Fable paysanne

Avis sur Goupi mains rouges

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Si la période de l'Occupation et du régime de Vichy fut l'une des plus sombres de notre Histoire, elle fut également très riche sur le plan artistique, le cinéma français empilant les œuvres de qualité et certains, plus que d'autres, utilisèrent la caméra avec panache pour faire passe leurs idées ou leurs convictions. L'une des œuvres les plus emblématiques de cette période reste "Le Corbeau" qui épingle brillamment la délation, le style très direct de Clouzot lui valut l'opprobre des deux camps avant de connaître la reconnaissance éternelle. Étrangement Becker ne fut pas trop inquiété par le régime en place alors que son film, "Goupi Mains rouges", porte quand même une charge assez sévère envers l'idéologie vichyste.

C'est sans doute une affaire de style, là où Clouzot va à l'affrontement et au frontal, Becker utilise des moyens détourner pour se moquer de la philosophie vichyste, tournant au ridicule ce monde rural tant vanté par le héros de Verdun qui serait, selon lui, le berceau de toutes les vertus. Becker qui a bien compris que le rire peut faire passer beaucoup de choses, utilise à bon escient l'art de la satire, portant sa critique avec le ton bon enfant d'une comédie populaire. Il mélange habilement les genres, flirtant entre comédie et drame, enquête policière et réalisme agraire, pour toucher le cœur et l'esprit du spectateur. L'humour et la légèreté sont au service de la réflexion, faisant ainsi de ce film l'un des bijoux du cinéma populaire français. S'il est tombé dans un relatif oubli de nos jours, c'est peut-être à cause de sa légèreté de ton ou parce qu'il n'a pas eu le privilège d'être qualifié d'œuvre martyre comme "Le Corbeau" ; pourtant "Goupi Mains rouges" est bien une œuvre brillante dont l'attrait ne semble pas subir les effets du temps, un signe qui ne trompe pas..

Avec "Goupi Mains rouges", Becker semble nous plonger au cœur de la France profonde, la seule qui compte en définitive. Car la France, ce n'est pas Paris avec son élite snobant le reste de la population et menant une vie superficielle ; non, la vraie France, c'est celle de nos campagnes et de ses paysans au parlé vrai et défendant haut et fort les valeurs traditionnelles. Le pouvoir, c'est Paris, et le pays, c'est les paysans ! Vu comme cela, il n'est pas étonnant que le film de Becker ait été bien considéré par le pouvoir vichyste.

Pourtant, peut-on véritablement considérer le petit monde des Goupi comme représentatif du monde paysan ?
En fait, non, pas vraiment ! Les Goupi sont aisés et font partie, de ce fait, d'une élite. Aucun d'entre eux ne travaille directement la terre, ils dirigent, donnent des ordres, ils ont des employés et des domestiques. Cette famille est toutefois unie derrière un chef, un despote, une femme appelée Tisane. Ce n'est pas très représentatif de la réalité paysanne tout ça ! Pour le reste, les principaux membres de cette famille ne font pas très paysans ; on trouve en effet un ancien militaire, admirateur forcené de Napoléon, un ancien gendarme et même un ancien colonial qui rêve de repartir sous des cieux plus exotiques. Pour résumer, cette famille est composée essentiellement d'anciens militaires qui se revendiquent des valeurs de la terre et qui obéissent à un chef tout-puissant. La famille Goupi, c'est avant tout une allégorie du régime de Vichy, et Becker de fustiger l'exaltation et la récupération des valeurs du monde paysan. Car la famille Goupi pourrait être la vie idéale pour le régime, une famille qui vit coupée du reste du monde, tournée vers elle-même, foncièrement cupide et gardant jalousement son magot, sans parler de ses membres qui se marient entre eux, la consanguinité...

Mais si Becker ne cherche pas à coller au plus près de l'univers paysan, sa réalisation est une petite merveille qui dessine progressivement et finement la psychologie des différents protagonistes, mettant l'accent sur des attitudes, des regards ou des postures, et faisant ressortir des personnalités bien plus complexes qu'il n'y paraît. On peut ainsi distinguer au sein de cette famille deux types de comportements qui vont, bien sûr, s'affronter. Il y a d'un côté les pro-vichy, ils vivent tournés vers eux-mêmes, ne pensant qu'à défendre le magot ; et puis, il y a ceux qui se sentent proches du peuple et séduits par les vraies valeurs paysannes.

On retrouve ainsi le dénommé Monsieur, Goupi de sang, il a vécu dans la capitale et porte un regard neuf sur cette famille. Becker aura beau se moquer de son aspect falot, il gagnera son duel avec le fantasque Tonkin, l'ancien d'Indochine, en conquérant le cœur de Muguet, belle paysanne au nom rappelant le premier mai. Et puis on a évidemment le fameux Goupi Mains rouges que Becker met en évidence en lui attribuant le titre de son film et en collant sa bobine sur l'affiche. C'est le personnage central, il a beau appartenir à cette famille, il garde néanmoins ses distances et préfère vivre un peu à l'écart. Il est épris de liberté, braconnier à ses heures perdues, il est en quelque la représentation du résistant communiste. Il reste attaché à cette famille et c'est grâce à sa lucidité qu'il va résoudre cette sombre affaire de meurtre, avant de ravir la tête du clan à Mes Sous, le plus cupide des Goupi.

Becker nous présente cette histoire telle une fable satirique, la fameuse enquête n'est qu'un prétexte pour suivre les péripéties de ces personnages hauts en couleur, auxquels les différents acteurs prêtent brillamment leur trait, Fernand Ledoux et surtout Robert Le Vigan sont magnifiques. Comme pour toute fable, la morale s'impose à la fin avec le triomphe des valeurs du peuple car "ils ont le respect de l'argent, cinq centimes, c'est un sous". Tout est bien qui finit bien en quelque sorte, et Becker de signer un film faussement léger et réellement impertinent, un véritable coup de maître.

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