L'extincteur (Guyness) et la grenouille (Kenshin) : version modernisée de la fable.

Avis sur Gravity

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Cette humble critique est une réponse, ou lettre ouverte, à trois critiques en particulier :
- son titre est emprunté à celle de guyness http://www.senscritique.com/film/Gravity/critique/26614866
- son contenu répond à celle de Kenshin http://www.senscritique.com/film/Gravity/critique/26731694
- et à celle de FeedMe http://www.senscritique.com/film/Gravity/critique/26741299

Que ce soit bien clair, je respecte totalement leur point de vue, mais ne le partage pas, et je trouve qu'une partie de leur argumentation relève de la mauvaise foi, donc je donne simplement ma version et mon appréciation du film, que j'ai trouvé magnifique.

Le titre de la critique de guyness est remarquablement bien trouvé : il crée néanmoins une attente (celle de la grenouille) qui lorsqu'elle est satisfaite montre que c'était un peu fourbe de sa part de présenter le frêle animal comme un défaut du film, la larme (en apesanteur) qui fait déborder le vase si j'ose dire. J'y reviendrai.

Gravity, donc. Et surtout, Alfonso Cuaron. L'esthète. Le magicien des Fils de l'Homme. L'ensorceleur de caméra. Le grand manitou du plan séquence, du raccord numérique, de la sublimation de l'effet spécial. Celui qui change la boue en or. Un bref message au début du film, en guise de préambule, pose le parti pris : faire un film réaliste qui se passe dans l'espace. Ou pour être plus exact, un film "plus" réaliste que les autres du genre. Ce n'est donc pas un documentaire mais bien une fiction, une oeuvre de "science-fiction" au sens le plus direct du terme. Et en cela, le film se pose comme l'équivalent technique pour le cinéma contemporain de "2001, l'odyssée de l'espace" pour le cinéma moderne. Les deux premiers plans du film en occupent ainsi le tiers (!), où une caméra voltigeuse exécute un ballet aérien en apesanteur d'une virtuosité absolument tétanisante autour de trois, puis deux, personnages. La minutie accordée aux détails (maquettes, vues sidérales, gestes, dialogues) rend le tout parfaitement crédible (et non réel, vilain piège du réel dont déjà Bazin se méfiait) et partant, excessivement prenant. Tout de suite l'extase, la suffocation, le suspense. Quand va-t-il couper son plan ? Quand va surgir un événement néfaste qui lancera l'intrigue que de toute manière on connaît forcément déjà un peu ?

Et quand ça arrive, c'est une méchante baffe dans notre petite gueule de spectateur. Les effets spéciaux sont géniaux, le film déroule sa virtuosité avec une grande élégance, la 3D est sublime, quasi indétectable dans le sens où elle n'est jamais gênante mais pourtant toujours manifeste, naturelle. Et la dérive commence. C'est là, à la fin d'un second plan séquence éblouissant, vertigineux et terriblement claustrophobe que se situe le point de rupture entre "ceux qui auront adoré Gravity" et "les grincheux qui vont pinailler" (oui, moi aussi je connais la mauvaise foi). La faute à quelques choix du cinéaste et du scénariste qui, selon l'interprétation qu'on en fait et notre degré de tolérance / bonne disposition de spectateur, feront toute la différence.

Il y a d'un côté le scénario, probablement la pastèque de la discorde (la pastèque était un mélange de grosse pomme et de gros raisin pour les besoins de ma métaphore). Nous sommes dans un film de SF "réaliste", avec un scénario pensé comme un thriller ou un film catastrophe. Le film se veut évidemment spectaculaire, c'est le moins de le dire. Et donc oui, ce qui arrive à la pauvre Sandra Bullock ressemble fort à une compilation d'exutoires pour scénariste névrosé et sadique, mais en même temps, il faut bien fournir au film de quoi être spectaculaire. Elle en prend plein la gueule pendant 1h30, c'est injuste, c'est limite dégueulasse même, mais d'un côté, c’est ce qu'on est venu voir, non ? Et je trouve le film diablement malin là-dessus : j'avais peur à la fin de la première demi-heure, je me suis dit : "ah ben merde alors, il l'a sauvée déjà, qu'est-ce qu'on va avoir pendant l'heure restante ?". Je pensais avoir vu le gros du spectacle, je me préparais à maugréer, à bougonner un "remboursez, nos invitations !" indigné. J'imaginais le pire : et si les deux Cuaron, en panne d'inspiration, quittaient l'espace le temps d'un flash back, histoire de meubler et de psychologiser un peu le tout ? Comble de l'horreur. Et le film a le génie de ne pas céder. Nous sommes avec elle du début à la fin, si elle n'est pas seule, nous non plus, mais le film reste bien dans le cosmos et la suit en temps réel ou presque, et ça, c'est un geste fort. Quant aux rebondissements "bigger than life", ils sont révélateurs à plusieurs titres : le spectateur / voyeur (pulsion scopique tout ça tout ça) et donc complice, en a pour son argent. On est ému, on a peur et on est en même temps satisfait de la voir en souffrance et de souffrir avec elle. Oui, c'est un peu pervers, mais le cinéma est un peu pervers aussi (c'est pas moi qui le dit, c'est Hitchcock, Antonioni, Powell et tous les autres). Le film remplit donc généreusement son contrat de morceaux de bravoure (mon dieu, la pluie de débris sur la station chinoise j'ai cru que j'allais décéder dans mon fauteuil j'avais l'impression de recevoir les trucs en pleine poire). Et luxe suprême, aussi incongrus soient-ils du point de vue de la probabilité de trucs merdiques qui arrivent consécutivement à la même personne, ils sont traités avec le même "réalisme" que le reste du film. Je ne dis pas "oui, ça serait exactement comme ça dans la réalité" mais bien "oui, je veux bien croire que cela puisse en être ainsi dans la réalité". Sans compter que le scénario les justifie par le temps que la pluie de débris (le triple élément perturbateur du film) met à faire le tour de la Terre. Là est le grand, le beau paradoxe du film : crédible du moment où l'on adhère au contrat fictionnel qui nous est proposé. Ahurissant du point de vue de la vraisemblance, mais jubilatoire justement parce qu'il la défie et rend cette juxtaposition d'événements plutôt convaincante. Mais certes, le niveau d'entropisme du film est carrément à 15 sur une échelle de 10. Une bonne illustration de la loi de Murphy quoi. Et soit dit en passant, prenez n'importe quel mélo social où une pauvre héroïne est accablée par le sort et vous aurez quelque chose de similaire en milieu terrien : extrêmement peu probable ou vraisemblable, mais pas théoriquement impossible. (Lars Von Trier, coucou). Cuaron ne fait simplement que célébrer une des nombreuses potentialités du médium cinématographique : chanter la vie et la mort par l'hyperbole, l'accumulation et d'une certaine manière, la sublimation. Le grand exorcisme de la catharsis, dans toute sa force et sa terrible grandeur.

Le film est tout de même d'un lyrisme fou. Les corps en apesanteur, la danse ondulatoire du cordon qui relie Bullock et Clooney jusqu'à la catastrophe où le lien est violemment rompu... D'autres éléments concourent à ce grand maelström spectaculaire, et ils sont aussi décriés par les détracteurs du film : je pense à la musique. D'aucuns soulignent son caractère trop empathique, grandiloquent voire douteux. Mais ce n'est là qu'un code du film catastrophe, qu'une de ses logiques motrices. J'aime aussi ça dans le film, cette acceptation du genre et de (certaines de) ses traditions. Oui, il y a du pathos, oui la musique est empathique. Je la trouve plutôt réussie (surtout dans les moments plus calmes). Je trouve le film émouvant : la scène d'adieu entre les deux astronautes et belle et terrible (même si guyness en relève à juste titre l'incohérence physique - à l'aune du cinéma, cela fonctionne). Le portrait psychologique de cette femme est convaincant et le film recourt peu à des artifices usés pour le préciser (pas de flashbacks donc). La séquence à la radio à quelque chose de pitoyable qui en dit long sur la détresse psychologique et détresse tout court d'ailleurs de son personnage. Son hallucination est une trouvaille très maligne destinée à faire taire les pinailleurs en leur tendant une perche pour les battre (oui moi aussi je trouvais ça invraisemblable au début et je trouvais ça nul que Georges revienne comme par magie). Quant à la toute fin, elle est d'une intensité remarquable et le suspense est intact jusque dans les ultimes instants du film.

Il me reste deux points à évoquer. Ces choix que je défends, je conçois aussi la part de faiblesses qu'ils portent en eux. J'adore le film tel qu'il est, mais je reconnais qu'il aurait pu être encore mieux. Son travail sur le son est intéressant mais aurait du être poussé à son terme. J'aurais aimé plus de silence total. Je me suis interrogé sur les sons étouffés que l'on entend lorsque les personnages effectuent des actions mais j'en ai déduit que c'était la résonance dans leur combinaison de ces mêmes gestes. J'aurais probablement pas refusé moins de musique, surtout dans les moments les plus spectaculaires. Peut-être un peu plus de contemplation aussi. Mais vraiment, j'aime le film tel qu'il est, envoûtant, plastiquement superbe, et finalement assez simple dans ce qu'il dit. Certes, ce n'est pas la sophistication métaphysique d'un 2001 ou d'un Solaris, mais sur ce plan là, ces deux films sont certainement indépassables. Cuaron se cantonne au spectaculaire, au film de genre, il fait donc le choix d'une histoire simple et source de spectaculaire et moi ça me va, tant le contrat est rempli.

Restent alors l'extincteur et la grenouille. Les fameux. Le film fourmille de petits détails de ce genre, d'objets sur lesquels est attirée notre attention. De manière ludique, comme pour une exploration ou un jeu vidéo : un dentier, une figurine de Marvin le martien, une larme, de l'eau, des petites boules de feu... De manière horrifique, car le film est aussi un grand cauchemar, un film d'horreur claustrophobe terriblement efficace : les cadavres des autres explorateurs, l'incendie, les explosions, les pluies de débris qui reviennent cycliquement. L'extincteur n'est qu'un de ces objets, qui trouvent une utilité double : éloigner un danger, servir de propulseur lorsque l'on manque de carburant. C'est logique, ingénieux, ludique. Est-ce vraisemblable ? Je ne le pense pas. Crédible, oui. Et encore une fois, j'insiste sur la nuance fondamentale entre ces deux termes. Quant à la grenouille, je m'attendais à la voir dans l'espace, preuve manifeste d'un oubli ou d'une erreur (amusante) du cinéaste tout puissant, où simple expérience scientifique tournant mal pour un pauvre amphibien (après tout, des animaux dans l'espace, ça s'est fait). J'étais dans le faux. De retour sur Terre, saine et sauve mais confrontée à une dernière épreuve (pour elle et pour nos nerfs), l'astronaute croise la route d'un batracien nageant au fond d'un lac. Les gens ont ri, les détracteurs trouvent ça ridicule, "too much". Moi j'y vois simplement le seul être vivant que l'on voit depuis un moment dans le film à part Bullock. Un symbole d'espoir, de son retour à la vie. Tout comme, plus tôt ans le film, la voix d'un bébé ou l'aboiement d'un chien à travers la radio. Le contact était distant, l'espoir était mince : avec cette simple grenouille les voilà tangibles. Cuaron est un esthète, on le sait depuis longtemps. C'est aussi un grand symboliste, qui procède par analogies, paraboles, allégories. Revoyez les Fils de l'Homme si vous en doutez, ce film qui tisse un inextricable réseau de correspondances et de références artistiques et culturelles. Ici c'est simplifié à l'extrême, ramené à une sorte d'abstraction : vie = animal.

Alors, pour conclure cette réponse à trois petits grincheux que j'apprécie par ailleurs, je dirai encore quelques mots. N'avez-vous pas au fond l'impression d'avoir boudé un indéniable plaisir spectatoriel pour des broutilles ? N'auriez-vous pas adoré ce film quand vous étiez gamin ? Pensez-vous vraiment qu'un extincteur et une grenouille puissent gâcher votre séance ? Peut-être aussi qu'une séance de groupe sur ce genre de film à des effets néfastes. J'ai déjà constaté que sur une séance pour à peu près n'importe quel type de film où j'y vais avec des amis et où un n'aime pas, en général sa détestation est communicatrice. Je ne sais pas de quelle manière le fait d'entendre quelqu'un bailler ou manifester son désintérêt et son énervement peut influer sur notre propre réception de l'oeuvre mais je pense que ça a pu jouer. Je pense aussi que Gravity est un film qui dans l'idéal se voit absolument seul dans la salle, mais c'est beau de rêver. Je ne sais pas ce que vous cherchez au cinéma, ce que vous aimez y retrouvez, mais pour ma part, je ne veux pas y voir la réalité, je veux qu'on me nourrisse d'images, d'histoires, de sons, et que pour un temps, je sois prêt à croire, à adhérer à quelque chose dont je sais tout l'artifice. Pour le plaisir de sentir, de vibrer. Et de ce point de vue là, je n'ai strictement rien à reprocher au film. Le fin est heureuse, c'est quand même pas neuf dans le cinéma américain et la justification psychologique et psychosomatique du happy end est depuis longtemps connue et étudiée (de très bons articles existent sur le sujet). Le happy end de Gravity ne me choque pas, il me soulage. Après avoir retenu mon souffle avec son héroïne, après avoir pris part des deux côtés de sa souffrance. La faire misérablement crever à la fin aurait relevé du cynisme le plus odieux, ou du gag de mauvais goût. Car oui, le film est énervant au sens où il met nos nerfs à rude épreuve (stressant, oppressant et donc agaçant), mais c'est pour mieux nous faire sentir ce sentiment d'un fardeau qu'on nous ôte à la fin, comme si nous aussi nous respirions un air nouveau et salvateur.

Et comme décidément je n'arrive pas à conclure, et que je sais pertinemment que je ne saurai vous convaincre - ce qui n’est d'ailleurs pas le but de ma critique, je m'efface derrière un grand poète.

"Il faut être toujours ivre, tout est là ; c'est l'unique question. Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.

Mais de quoi? De vin, de poésie, ou de vertu à votre guise, mais enivrez-vous!"
(Charles Baudelaire)

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MAJ : deuxième vision. IMAX 3D, VF.
La VF passe même si forcément moins bien. En effet les premiers mots prononcés par Bullock ont une sensualité étrange et déplacée, mais après ça disparaît. Voix de Clooney horrible et autres voix pas géniale (le mec qui meurt au début, au secours le faux accent). Mais ça passe.
3D : curieusement moins bien que la 3D de la première projection, je sais pas si c'est lié à moi ou bel et bien auxlunettes / projection.
IMAX : écran énorme et très immersif, mais pas si bluffé que ça : les "pubs" IMAX avant le film sont plus convaincantes techniquement. Ca ne vaut pas du tout le supplément donc. Mais j'aurais testé.
Grenouille : pas de rires dans la salle ni de réaction particulière.
Note finale du film : 9 et non 10, à la deuxième vision le film perd en intensité (on sait le déroulement du film donc on perd la surprise et l'immersion totale), on voit plus les défauts (trous béants du scénario par moments, trop de pathos, musique mal utilisée) signalés auparavant. Mais la perfection technique et l'efficacité du récit prévalent et demeurent.

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