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Avis sur Her

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Dans Her, une très belle voix de femme vient bouleverser le quotidien de Theodor (Joaquim Phoenix): cette voix est dotée d'une identité (Samantha), d'une grande intelligence (artificielle) et elle est surtout très reconnaissable puisqu'il s'agit de la voix de Scarlett Johansson. Là est la malice du film : le timbre de voix de Scarlett Johansson est chaud et sensuel et il est clair que l'actrice prend un évident plaisir à roucouler, à rire de façon sexy, s'arrangeant pour ne jamais faire oublier ce qu'elle est physiquement.
Là est aussi la limite du film, sa fausse bonne idée: immédiatement pourvue d'un corps que le spectateur peut imaginer à loisir (il suffira de repenser, par exemple, au personnage de Nola dans Match point de Woody Allen), la voix féminine n'a aucun mystère, elle est comme une voix de radio à laquelle on associe un visage connu et familier: bien qu'assignée à résidence quelque part dans un monde virtuel ("Computer is my home", dit-elle), Samantha n'est pas un personnage venu des limbes, Scarlett parle derrière le micro et on ne pourra jamais l'oublier tout à fait.

Ce conflit entre la voix de Samantha et le corps de l'actrice "jouant" la Voix donne pourtant lieu à la meilleure séquence du film : celle où Samantha invite chez Theodor une doublure muette afin de coucher réellement avec lui. Mais la doublure n'est pas tout à fait conforme à l'idée que Theodor et le spectateur peuvent se faire de Samantha: il eût fallu, pour cela, que Scarlett apparaisse physiquement. A l'aune de cette promesse, la doublure est donc une marionnette un peu terne (elle s'appelle Isabella), devant laquelle Theodor reste impuissant. La scène est à la fois brillamment écrite et trop courte, elle laisse entrevoir le film que Spike Jonze ne fera pas, un film qui remonterait jusqu'à la source de la Voix, ou tenterait d'en transposer physiquement la beauté.

Pour Theodor, cette scène d'amour ratée est un point de non retour qui marque la fin de toute relation physique: la femme réelle se réduira à la figure de la girl next door (Amy Adams) avec laquelle il finira par regarder le ciel du haut d'un building, au lever du jour. C'est cette aseptisation de relations humaines qui est l'horizon bien réel et bien triste de Her, alors même que Spike Jonze fait mine de la dénoncer en dressant la satire d'un monde où chacun aurait trouvé sa Samantha. Mais il ne faut pas se laisser séduire par les traits satiriques du film, ils sont trop visibles, trop grossiers pour indiquer le moindre propos. Dans le monde toujours connecté de Theodor, toute relation sexuelle a, depuis longtemps, disparu. C'est déjà vrai de sa précédente histoire, que le film rappelle à coup de flashes-back paresseux. C'est encore vrai lorsque Theodor rencontre une fille qui refuse de l'embrasser avec la langue. Et c'est cruellement vrai au moment où Theodor vit sa première nuit d'amour avec Samantha: dans un écran noir qui rappelle les films expérimentaux faits autrefois par Marguerite Duras, on entend des parodies de gémissements, mais on ne peut rien imaginer, on reste là, dans le noir, témoins d'une sexualité de geek. Le plaisir, dans Her, est désespérement solitaire.

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