"La pire souffrance est dans la solitude qui l'accompagne" (Malraux)

Avis sur Her

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«Her» : en voilà un titre énigmatique (depuis quand utilise-t-on un pronom, qui par définition renvoie à une autre réalité, pour nommer une œuvre achevée et définitive ?) accolé à une affiche qui l'est toute autant. On y voit la mine impassible de Joaquin Phoenix, en gros plan, qui se détache d'un fond incroyablement rose – d'un rose par essence «girly». Un tel aspect est d'ailleurs renforcé par la mention de «love story», juste en dessous du titre.

Premier paradoxe que ce contraste entre un visage d'homme et l'univers féminin dans lequel il se retrouve jeté, sans violence. Le film lui-même est à l'image de son affiche : d'une belle simplicité, mais qui ne saurait toutefois être confondue avec la facilité, voire la platitude. Non, Her est un film intelligent qui redonne à l'art son apparente légèreté mais aussi sa complexité, tant il peut être apaisant et inquiétant dans le même temps.

Jonze est parti du constat suivant : l'intelligence artificielle est vouée à jouer un rôle de plus en plus prépondérant dans nos vies. Les «organismes» qui en sont dotés ne doivent bientôt plus se cantonner à être nos outils, face auxquels on entretiendrait des rapports purement utilitaristes, mais bien de potentiels amis. Sur quel critère se fonderait une telle amitié ? Sur le fait que ces machines intelligentes, en constante évolution, seraient capables de sentir, d'éprouver elles aussi des émotions.

Le problème qui sautait aux yeux au départ n'en est en fait pas un : depuis quand a-t-on besoin d'un corps pour aimer, et être aimé ? Après quelques rebondissements plus ou moins prévisibles, le spectateur se rend compte que le plus important dans une relation amoureuse, et qui en est aussi une condition sine qua non, est de posséder une âme.

Même si les péripéties sont en soi prévisibles, en ce qu'elles reproduisent les étapes et caps amoureux par lesquels passe un couple normal, et le ton et l'issue du film lui confèrent toute sa majestuosité. La scène finale est d'une rare beauté ; assis sur les toits d'une ville futuriste, les deux amis contemplent le lever du jour. A cet instant, ce qui semble émaner de l'aurore silencieuse n'est que la pure gratitude d'exister.

Cette progression spirituelle ne serait rien si elle n'était ancrée dans un univers aussi significatif que celui qu'offre le film. Le décor principal, c'est cette ville futuriste, habile mélange de Los Angeles et de Shanghai (souvent d'ailleurs selon un découpage jour/nuit qui retraduit bien les atmosphères respectives des deux villes).
Personnage à part entière du film, cette ville hybride est grise, fonctionnelle, monstrueuse car saturée de transports – la moindre virée balnéaire nécessite de prendre le train...

Mais c'est cette même mégalopole qui peut offrir, sans même qu'on s'y attende, des beautés à couper le souffle (qu'on repense au plan de la fin) et des spectacles touchants, au détour d'un couloir de métro par exemple. Mais seul un œil aguerri peut capter un tel tableau : c'est ironiquement celle qui n'est pas (là) physiquement qui attire l'attention de Théodore sur le spectacle banal, quotidien, d'une famille recomposée qui se trouve, le temps d'un petit déjeuner, nimbée d'amour et de bienveillance.

Pour beau que soit ce film, il n'en est pas moins dérangeant. D'abord, parce qu'il nous met en proie avec un futur pas si lointain, dans lequel l'intelligence artificielle évoluerait à chaque instant en fonction de l'expérience acquise et accumulée. Comme tout être humain, finalement... Se pose alors la question de la frontière, de fait poreuse, entre l'homme et la machine. Qu'est-ce qui les différencie encore fondamentalement, si ce n'est plus la présence d'un corps ? Or, affirmer que c'est la dématérialisation de Samantha qui l'empêche d'être semblable à un humain, c'est précisément réduire l'homme à sa corporéité – tendance contre laquelle s'est battue une génération entière de philosophes. Pour ces derniers, il s'agit au contraire d'affirmer le primat de l'esprit sur ce pur objet physique, incontrôlé et contingent, qu'est le corps humain. D'ailleurs, Samantha prouve bien, au cours du film, qu'elle peut se passer d'un corps ; elle en éprouve même de la supériorité !

Qu'on songe au passage où Théo et son couple d'amis pic-niquent sur une falaise et conversent avec Samantha, qui se met soudain à tenir des propos sur le caractère éphémère et périssable du corps humain. À mesure que le malaise grandit, on comprend qu'on a atteint là un point de non-retour : c'est Samantha qui mène désormais la danse, le robot a pris le pas sur l'homme. Théodore (étymologiquement, "cadeau des dieux") est condamné à subir sa condition d'homme.

Car enfin, de quoi traite le film, si ce n'est de la solitude propre à l'homme ? Cette solitude ontologique, indépassable, même bardés de la technologie la plus innovante... Pour paraphraser Malraux, si le propre de la condition humaine est de n'avoir pas de condition, il en est néanmoins une appelée solitude. Les seuls qui parviennent peut-être à y échapper sont le couple formé par le vieil éditeur et sa femme, eux qui s'émeuvent ensemble des lettres d'amour écrites par Théo pour des inconnus, après avoir pénétré dans leur vie avec leur consentement. Comble du comble, ces lettres sont écrites par ordinateur mais en reproduisant une écriture manuscrite ! Comme si l'homme était toujours en quête, derrière la machine, de ce qu'il y a d'humain en elle.

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