L'idiot des villes et l'idiot des champs

Avis sur Heureux comme Lazzaro

Avatar Paul Wew
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Heureux comme Lazzaro met en scène un curieux jeune homme, et nous fait témoins de son rôle dans le fonctionnement d’une large “famille” de paysans italiens coupée du monde. Son existence se partage entre les travaux des champs, l’élevage et le soin des bêtes, et de rares moments de rêverie. D’emblée, l’évocation de mythes (des bribes de la vie des Saints), la place accordée aux éléments (l’air en particulier) et les caractères tranchés des protagonistes invitent à considérer l’action sous l’angle du conte, ou de la fable. Si Lazzaro convainc à chaque instant, magnifique de bonté et sans cesse désarmé face aux intentions de l’Autre dont il ne saisit que peu de choses, la construction des personnages secondaires apparaît parfois plus inégale, comme si le métrage reposait un peu trop sur le charme de son héros.

Moqué, utilisé, Lazzaro apparaît asservi par la petite communauté, dont les membres le traitent au mieux comme l’Idiot du village (il présente quelques traits autistiques), au pire comme un larbin tout juste bon à accomplir les travaux les plus épuisants, sinon les plus dégradants. Deux alliés se dessinent tout de même, et proposent de jolis moments de complicité : l’un de l’intérieur - Antonia, qui participe aux huées, mais sait se montrer plus tendre quand elle est seule avec lui - l’autre qui vient d’ailleurs, Tancredi - fils de la baronne dont les paysans occupent les terres. Mais même avec ce camarade de fortune, qui se rêve en Don Quichotte, Lazzaro répond par la seule façon d’être au monde qu’il connaisse : à tout moment il aide, rend service, comble les besoins.

Dans une première partie, le métrage agence assez habilement plusieurs cercles concentriques autour de son protagoniste, introduisant en surplomb de la communauté elle-même une autre forme de domination. Le vase se révèle moins clos qu’il n’y paraissait, le coin de paradis moins idéal. La baronne de Luna organise en effet, en marge du monde, un petit système d’exploitation que l’on pourrait situer à l’orée du capitalisme (servage et remboursement d’une dette qui ne cesse de croître) et maintient les paysans dans l’ignorance de ce qui se joue par-delà la montagne. Face à l’ampleur de la supercherie, on pense à Underground de Kusturica, si ce n’est qu’au premier abord, le cadre paraît ici nettement plus idyllique.

Quelques soucis de rythme viennent parfois grignoter le plaisir que l’on éprouve à découvrir ce petit univers. Je pense par exemple la scène du champ de tabac, où Lazzaro le bienheureux soumis à la Voix (maternelle ?) du village, mi-impérieuse mi-moqueuse, erre entre les feuilles de tabac ; elle aurait pu être stupéfiante de beauté avec quelques secondes de plus (et si elle n’était pas quasi-intégralement livrée par la bande-annonce). L’on peut également regretter la scène très (trop) didactique où l’affreuse marâtre expose à son fils sa théorie de l’exploitation entre deux nuages de fumée bleuâtre - quel besoin d’en faire une Cruella livrant aussi explicitement les enjeux, là où l’heure précédente proposait un tableau autrement plus subtil ? Hormis ces maladresses mineures, dans ses intentions comme dans sa réalisation, cette première partie se révèle assez exemplaire.

En son milieu, le film bascule d’une manière assez inattendue. La césure surprend, déroute et renouvelle… mais introduit une deuxième partie globalement moins réussie. Si le spectateur peut prendre plaisir à ce dérèglement de tout ce qui faisait sens, il hérite d’un nouvel ordre du monde qui peine à convaincre tout à fait. Le choix de frustrer nos attentes est intéressant en lui-même puisque le deuxième acte vient tuer dans l’œuf une grosse partie des pistes que le premier permettait de concevoir. Qu’aurait-il pu se jouer entre Antonia et Lazzaro ? Entre Tancredi et Lazzaro ? Où aurait pu conduire la révolte contre la baronne ? Le spectateur n’a plus que son fantasme pour figurer l’amitié et les rêves partagés, les transports amoureux potentiels, la lutte contre l’oppression.

Là où le bât blesse, c’est qu’en plongeant ses personnages dans un environnement urbain qu’ils ne maîtrisent pas, crasseux, bruyant… Alice Rohrwacher rend presque désirable l’exploitation bucolique de la première partie. Les travaux des champs étaient pénibles ? Certes, mais sur ce petit bout de terre balayé par les vents, le dos chauffé par le soleil, on était quand même mieux qu’au milieu des papiers gras et des carcasses métalliques, non ? Le contraste finit presque par produire une mélancolie de l’esclavagisme premier, ce qui n’est sans doute pas le but recherché. La dénonciation des ravages du capitalisme, pour nécessaire qu’elle soit, est toujours un exercice périlleux pour qui n’est pas capable de finesse - il suffit de repenser aux affreux Moi, Daniel Blake et Toni Erdmann pour s’en convaincre. Heureux comme Lazzaro échappe à certains écueils et s’en sort mieux, par la grâce de son héros, mais ne réussit pas tout à fait ce qu’il entreprend. Même le petit taquet dans la nuque de l'Église est maladroit, et ne porte pas comme il aurait pu : la tentative de réinsuffler un peu poésie ne prend pas, elle s’est envolée avec la tramontane depuis longtemps déjà.

D’autant que, comme un écho à la scène trop didactique de la première moitié, les derniers plans du film (plastiquement intéressants) viennent à nouveau appesantir un propos qui n’en avait pas besoin... Au total, Heureux comme Lazzaro pêche davantage par manque de confiance en son spectateur, et par de subtiles questions de dosage, que par des erreurs grossières. On en sort quelque peu frustré, mais avec l’envie de suivre le travail de sa réalisatrice qui semble capable de produire un vrai beau film.

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