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A priori, il m'est difficile d'imaginer un film dont l'histoire, résumée à l'écrit, réussirait à m'enchanter plus que celle-ci. Que je commence donc par mettre des mots sur ce que j'ai vu :

Lazzaro, un ingénu au visage d'ange, vit au milieu d'une Italie paysanne marquée par l'abus bourgeois et la dépossession des pauvres. Par un été languide, nous le regardons défier de sa gentillesse insondable la méchanceté et la petitesse ambiantes, faisant de lui un être à la croisée du simplet, de l'enfant et du saint qui s'ignore. Évidemment, tout le monde en profite pour abuser tranquillement de sa bonté, jusqu'au jour où Lazzaro par accident dérape près d'une falaise, chute et meurt.

Sauf que – son prénom l'annonçait – Lazzaro refuse de rester mort, se relève et marche. Il retrouve alors l'Italie et ceux qu'il y avait laissés, vieillis de trois ou quatre décennies, miséreux et plongés dans la laideur de zones urbaines post-industrielles. Tous le reconnaissent, à moitié étonnés seulement de le revoir en vie et n'ayant pas pris une ride, comme s'il était déjà plus ou moins tacitement admis que Lazzaro était un thaumaturge.

Il va et vient en leur compagnie, vit, erre, accomplissant çà et là quelques miracles : dans une église où se joue une messe privée d'où l'on chasse sans scrupule les gens pauvres venus écouter l'orgue, le voilà qui vole à l'orgue sa voix, emportant la musique avec eux hors de l'église, jusque dans la rue. Mais un concours de circonstances voit Lazzaro pris pour un braqueur au milieu d'une banque où il était gentiment venu demander que l'on rende à l'un de ses abuseurs (qu'il prend pour un ami) les biens qui lui ont été saisis. Il est alors sommairement lynché par la foule.


Rien que de réécrire tout cela, je réalise combien ce que ce film raconte est triste et beau, et je voudrais l'aimer ! Il y a tous les motifs du cinéma que j'aime, là-dedans : une figure christique d'innocent sacrifié, un naturalisme politique à la Pasolini, une intrusion fantastique du sacré qui rappelle Tarkovski... Mais rien à faire, je ne peux m'empêcher de trouver l'exécution indescriptiblement molle et terne. L'esthétique est délibérément laide. La durée paraît interminable. Pas une relation signifiante n'est construite entre ne serait-ce que deux personnages. Y compris l'ersatz d'amitié entre Lazzaro et le fils Tancredi n'est pas le début d'une véritable relation : Tancredi se moque de Lazzaro, qui lui l'aime, mais du même amour impersonnel dont il aime tous les autres, universellement. Tous semblent vaquer à rien. L'ennui règne.

Pour l'essentiel, on suit donc des pauvres gens filmés à même leur crasse en train de déambuler dans des zones désaffectées, montant de petites arnaques pour essayer de débusquer de quoi manger, et c'est à peu près tout ce qui parvient à se produire à l'écran. Le tout m'a paru résolument dénué de grâce. Après tout, me dira-t-on, même pour raconter une histoire de miracles, on peut aussi bien choisir de faire du néoréalisme rêche et ne pas chercher la grâce, mais alors l'apposition de ces mélodies de Bach et de Bellini – qui n'embellissent pas particulièrement le vide qu'elles brassent – ressemble à un malentendu.

Non seulement je conçois que je puisse avoir manqué quelque chose d'essentiel dans les intentions d'Alice Rohrwacher : plus que cela, j'en suis même persuadé. Trop de choses dans cette œuvre m'intriguent pour qu'il me vienne à l'idée de la qualifier de mauvaise ou de ratée. Plus le temps passe, à vrai dire, plus il me semble vaniteux de dire des œuvres mauvaises ou ratées et prétendre leur assigner des notes – celle pour laquelle je tranche ici ne signifie donc rien à mes yeux. Mais quand bien même comprendrais-je ce qu'a voulu faire la cinéaste, je ne suis pas convaincu que cela changerait grand-chose à l'effarante inertie de ce film qui, par-dessus tout le reste, est ce qui me l'a tué au visionnage.

trineor
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