Arletty au Panthéon !

Avis sur Hôtel du Nord

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Mais qu’est-ce qui demeurerait dans nos mémoires d’Hôtel du Nord si, comme il était à peu près initialement prévu, l’éclairage avait été placé sur les amours contrariées d‘Annabella et de Jean-Pierre Aumont, ne laissant aux autres acteurs que quelques morceaux de bravoure sans trop d’éclat ?

Si Hôtel du Nord brille encore aujourd’hui de mille feux, alors qu’il y a, dans l’œuvre de Marcel Carné des films beaucoup mieux composés, structurés, équilibrés (de Quai des brumes aux Enfants du Paradis), c’est grâce au miracle de la rencontre entre Louis Jouvet et Arletty et à leur tout aussi miraculeuse appropriation des mots d’Henri Jeanson.

Car sinon ce mélodrame assez banal sonne creux, tire en longueur, agace même lorsqu’il se perd dans les coulisses d’une histoire d’amour ennuyeuse, exaltée et légèrement ridicule. Comme on l’a écrit, on voudrait, à chaque séquence qui met en présence les deux benêts, passer vite à autre chose ; et parallèlement, on se régale tellement dans chaque scène où M. Edmond et Mme Raymonde – Jouvet et Arletty, bien sûr – vivent leur drôle de vie vacharde, qu’on en vient à oublier les scories de l’histoire amoureuse.

Et pourtant Annabella, de neuf ans plus jeune qu’Arletty était alors une actrice beaucoup plus notoire ; peut-on dire aujourd’hui, aussi, que sa beauté était régulière et éclatante et qu’elle était loin d’être une gourde à simple physique avantageux ? Et qui s’en souvient maintenant ?

Ce qu’il y a de formidable dans ces films vus dix fois et dix fois appréciés, c’est qu’on peut se conforter en le revoyant que c’est une manière de chef-d’œuvre ou, davantage, un de ces films dont le souvenir n’est pas effaçable. Je parlais de miracle, et c’est bien le cas : il paraît que Jeanson n’était pas si satisfait que ça des répliques qu’il avait écrites et qu’il s’interloquait à chaque prise d’entendre combien les acteurs s’étaient appropriés ses mots, en avaient fait presque des sentences : Ma vie n’est pas une existence ! – Si tu crois que mon existence est une vie ! ou encore Avec nos deux malheurs on peut faire… – Une grande catastrophe ! et Faut-il que je t’aime pour que tu me forces à le dire…

À y resonger, après avoir vu, donc, un grand nombre de fois le film, et encore hier, je peine à me rappeler les séquences où Edmond et Raymonde n’imposent pas leur présence éclatante. Trop éclatante, pourra dire un grincheux, au point où ils vampirisent complètement le reste de la distribution, qui n’est pourtant pas négligeable : pour une fois Jane Marken, la patronne de l’hôtel, ne joue pas une vipère gluante, mais une femme au cœur d’or ; Paulette Dubost est une excellente cuisse légère et Andrex un séducteur à la petite semaine très convaincant ; Bernard Blier – mais qui pourrait s’en étonner ? – interprète un cocu structurel (ah, la façon dont il passe à Arletty ses pantoufles en enchaînant des Ma petite reine ! dégoulinants !) ; François Périer mesure ses effets d’homosexuel contenu…. et d’autres visages, Marcel Pérès ou Raymone, la servante (qui fut la femme de Blaise Cendrars)…

Mais naturellement, Jouvet et Arletty, sublimes.

On cherche en ce moment quelle femme fourrer dans cette obscure et grandiloquente demeure du Panthéon. Quel que soit le choix qui prévaudra, de l’obscure Olympe de Gouges à l’ennuyeuse Simone de Beauvoir, on se demandera bien pourquoi ce n’est pas Mme Raymonde/Marie qu’a d’ça/Loulou/Clara/Dominique/Garance qui ne va pas reposer dans la tendresse de la Patrie reconnaissante…

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