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« The story of the negro in America is the story of America »

Avis sur I Am Not Your Negro

Avatar Marius Jouanny
Critique publiée par le

Voilà déjà six mois que les années Obama sont finies et on ne compte pas un jour sans que la sphère médiatique ne regrette son départ, malgré huit ans de mandat en demi-teinte. Cependant son élection était aussi un symbole, celui de tensions raciales apaisées, 150 ans après l’abolition de l’esclavage et 50 ans après le « Civil Rights Act ». Un symbole qui s’est peu à peu effrité, la fusillade de Dallas en juillet dernier précédant le coup de grâce de l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, digne représentant du mâle blanc conservateur. L’Amérique, toujours raciste ? Là n’est pas la question. Plutôt que de remettre les pendules à l’heure par le fait divers comme l’a fait Jean-Xavier de Lestrade avant lui avec « Un coupable idéal », le documentariste Raoul Peck s’aventure plutôt sur le terrain de l’imaginaire collectif et invoque le manuscrit inachevé de l’écrivain afro-américain James Baldwin « Remember This House ». Le problème se pose alors différemment : il se révèle être celui de la culture américaine du déni, non spécifique au problème racial.

La démarche est donc d’abord de rendre hommage à l’écrivain engagé plutôt méconnu James Baldwin qui, en marge de l’activisme de Martin Luther King, Malcolm X et Medgar Evers dont il était l’aîné, porta un regard plus analytique sur la cause raciale. Reprendre l’un de ses écrits inédits confère immédiatement une grande légitimité au documentaire, qui met en lumière un regard unique sur ces problèmes de société (l’affiche l’annonce clairement), avec non pas la prétention de le synthétiser mais plutôt celle de l’accompagner par l’image et le son, en démontrant sans forcer le trait sa brûlante actualité. La voix-off sensuelle et rocailleuse de Samuel L. Jackson, qui fait raisonner la plume de Baldwin, est alors centrale dans l’architecture réflexive du film. Découpée en six chapitres « Paying my Dues », « Heroes », « Witness », « Purity », « Selling the Negro » et « I am not a Nigger », elle peut d’ailleurs paraître très scolaire. Mais cette rigueur est fertile : si Raoul Peck prend peu de liberté sur le matériau original, il l’articule par le langage cinématographique pour accoucher d’une œuvre à part entière, tout comme Platon immortalisa la voix de Socrate par le dialogue philosophique, avec une admiration moins béate qu’intelligente et astucieuse. Dans ce cas, le montage et la bande-son très soignés instaurent un dialogue captivant entre les archives télévisuelles, les images de manifestations récentes et les prises de vues du Sud des Etats-Unis où sont mêlées paradoxalement la splendeur poétique des paysages et le souvenir tacite des nœuds coulants que les arbres ont dû soutenir.

Le regard du disciple sur le maître est ainsi pudiquement touchant, les deux hommes ayant des parcours similaires : oppressés dans leur pays (Raoul Peck est le fils d’opposants à la dictature d’Haïti soutenues par la CIA), ils l’ont chacun quitté vers l’Europe pour mieux y revenir, Baldwin en intellectuel voulant retrouver la manière de vivre unique des habitants d’Harlem et se reconnecter à la réalité du racisme, Peck pour devenir Ministre de la Culture d’Haïti pendant deux ans. Deux victimes miraculeusement catapultées hors de leur condition sociale, qui tentent de s’y raccrocher moins par masochisme que par désir de mieux la comprendre et la changer. C’est en cela que Baldwin propose un regard différent sur la société américaine : il l’a observée de loin autant qu’il y a vécu, et peut ainsi formuler un constat lucide. Le racisme et l’exclusion sont inscrits dans les racines de l’Amérique qui s’est fondée sur le génocide amérindien et l’esclavagisme, ce que la culture américaine occulte par une réécriture de l’histoire et une vision caricaturale du « bon nègre », qui tend par ailleurs à monter de toute pièce l’idée d’une réconciliation purement fictive. L’élection d’Obama n’est alors vue que comme une perpétuation de cette idéologie bien-pensante et anesthésiante, qui en s’imposant dans les esprits pour tenter d’exorciser le malaise ambiant ne fait qu’aveugler des millions d’américains sur les réalités sociales.

La réflexion de James Baldwin viscéralement mise en scène par Raoul Peck révèle avec « I am not your nigro » sa préciosité, en toute politesse du désespoir. Car l’écrivain vit successivement mourir assassinés avec toujours plus d’accablement ses trois héros de la cause raciale, qui rassemblèrent de grands mouvements de protestation, constat de l’impuissance des symboles à rester debout quand les enjeux sont aussi morbides. Quelle identité reste-il aux afro-américains alors que nombre d’entre eux sont encore persécutés et assassinés pour leur couleur de peau ? Celle de pouvoir clamer qu’ils ne souffrent pas de leur différence ethnique, mais de leur condition d’être humain au sein d’une nation qui n’a jamais su se regarder dans le miroir.

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