Reflet dans un œil d'or

Avis sur Ibrahim

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Ibrahim ne fait pratiquement rien dans ce premier long-métrage de Samir Guesmi, lequel, en plus de se trouver derrière la caméra, interprète le père du jeune homme. Lorsque celui-ci commet une tentative de vole, sous les yeux de son ami, elle se déroule hors-champs. Lorsqu’il se livre à l’idée de faire les poches de particuliers en forçant l’ouverture de casiers dans une piscine publique, il regarde son ami faire le sale boulot à sa place. En cours de sport, quand ses camarades jouent au foot, il est au banc. Et quand il essaye de faire quelque chose, ça tourne souvent au fiasco : il se fait prendre la main dans le sac, se fait gifler par son paternel, ne reste que quelques minutes à ses examens de fin d’année avant de s’en aller, s’arrête dans l’escalier avant d’arriver à destination… D’ailleurs, son père n’en peut plus de ce gosse, de ce quidam mou et dénué d’ambition, qui va jusqu’à lui faire péter un câble : « Mais qu’est ce que tu sais faire ?! ». Mais Ibrahim est véritablement un bon à rien, du début à la fin. Il ne sait strictement rien faire, pour le meilleur et pour le pire… Il ne sait pas même se prostituer, pas même se droguer. Ou si, peut-être sait il prendre des mauvaises décisions, lui qui ne cesse d’enchainer ces dernières. Alors, pourquoi tant d’attachement pour ce personnage ?

La réponse à cette question se trouve, peut-être, dans deux courtes séquences paraissant comme deux coupures, deux temps-morts au cœur du récit. Dans la première, le père d’Ibrahim ouvre une huitre contenant une perle qu’il montre fièrement à son fils, lui demandant « Ibrahim, regarde ». Dans la seconde, Ibrahim se réveille chez Louisa, sa camarade l’ayant accueillie alors qu’il vivait à la rue ; « t’es beau sans ta chapka », lui dit-elle alors que le jeune homme apparaît souriant, en gros plan. Ces deux scènes sont les seules où l’on perçoit de la joie dans le regard d’Ibrahim, le reste du temps, il est terne, hésitant ou malheureux. Un autre axe du film participe également à nous mettre sur la piste : le père de notre héros est analphabète, et c’est donc lui qui s’occupe de lui lire le courrier, d’écrire sur les chèques : et voilà que l’on s’ébahit volontiers de sa belle graphie. Ibrahim sait donc au moins lire et écrire, mais aussi, et surtout, il sait regarder, lui qui prête ses mains, mais aussi ses yeux. Les situations dans lesquelles il se met le réduisent constamment à un rôle d’observateur, laissant devant lui le monde passer, les autres l’écraser. Et voilà qu’à partir d’un tel constat, nous pourrions craindre une soudaine dérive contemplative, dans le cadre de cette déambulation entre le XIIIème arrondissement parisien, les boulevards des Maréchaux, Bastille et Opéra. Mais il n’en est rien ; la tonalité mise en exergue par Samir Guesmi est constante, revenant fréquemment aux relations entre le père et le fils, et sa direction d’acteur en dit long : seuls dans leur appartement vétuste, les deux hommes se voient sans se regarder, se côtoient sans se croiser, dans un bouleversant ballet noctambule.

« Ibrahim » est un peu comme ça aussi : c’est un film qui n’hésite pas à s’attarder, un film tirant toujours un maximum de profits des lieux qu’il exploite, en bref, c’est un film de regard, plaçant le spectateur dans les yeux d’un voleur. On aurait pu craindre une profondeur de façade, notamment à la vue de la bande annonce, un ton rêveur trop mis en avant, mais plus le film avance, plus il descend, et plus il révèle, plus il chuchote, se chargeant d’ambiguïté, d’un ton élégiaque passant avant tout par les faits et gestes d’Ibrahim, interprété par Abdel Bendaher. Par exemple, la scène de l’ouverture de l’huitre contenant une perle, puis celle du réveille chez Louisa : métaphore facile de la préciosité insoupçonnée d’Ibrahim ? Peut-être, mais aussi et surtout une fabuleuse ode au regard que l’on porte sur les choses, aux coup d’œil, au reflet d’un monde se dérobant à nous, et vice-versa. Chaque regard lancé par Ibrahim finit par devenir une action, comme si chacun d’eux avaient étés notés dans le scénario. Et l’on parlera évidemment de cinéma, domaine où il n’y a guère plus précieux qu’un regard, où celui-ci devient geste : un geste plus beau, salvateur et révélateur que tous les autres. Ainsi Samir Guesmi parvient à discrètement sublimer la singularité de son personnage perdu dans la foule, et à aboutir un film modeste et d’une inénarrable douceur.

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