Eros et Thanatos

Avis sur Il était une fois dans l'Ouest

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(Ne pas lire cette interprétation si le film n'a pas été vu)

Je me suis demandé si je pouvais partir sur une interprétation, je ne dirai pas que le film est parfait, les quatre acteurs principaux hallucinants et charismatiques, et que cette oeuvre bénéfice d'une de plus belles bandes sonores de l'histoire du cinéma, bref, que nous avons affaire là à un chef d'oeuvre, non, tout cela vous le savez déjà.

Non, j'évoquerai ici la figure du héros ou plutôt de sa fin qui s'accompagne elle-même par l'arrivée du train, image du progrès et du développement industriel et tel le vent de l'Histoire, avance et repousse l'état de sauvagerie qui s'est étalée comme une mauvaise herbe dans les grands territoires sauvages escarpés et arides, où l'homme a réussi à s'implanter.
Cette arrivée de la civilisation et du progrès qui avance inexorablement et repousse le Far-West sauvage et truffé de hors-la-loi, cet homme brut atavique sans loi, sans discipline, qui le repousse donc chaque jour un peu plus loin afin de dresser l'état de Droit.
Ici donc se joue la fin du Héros.
Car l'existence, la présence du héros n'a de sens que dans un monde sans loi, sans procès. Dans un monde huilé et parfait il n'a plus de raison d'être ni d'être aimé. Il disparait, désuet, remplacé par l'ordre, le bon fonctionnement moral où le contrat social est enfin respecté. Non, nous ne sommes pas dans «Pour une poignée de dollars». Nous aurons ici une confrontation de vrais êtres de chair, mortels et sexuels et dans ce drame proche de la farce parfois se côtoieront les figures d'Eros et Thanatos grâce aux personnages principaux qui en ont l'attrait, la puissance et la virulence, des personnages qui n'obéissent qu'à leur propre loi et pulsions profondes.

Tout d'abord Franck, qui a la stature du Mal. L'homme sans conscience morale. Cet homme lui dit «L'homme à l'harmonica» n'est pas un homme de pouvoir, non il est «Homme» sous entendu d'avant, d'une espèce qui tend à disparaître qui peut tuer fillettes et enfants, pour son besoin, par nécessité.
Thanatos donc, pur et recouvert de noir qui réduit les opposants à leur corporéité. Ainsi peu importe l'âge de sa victime (et d'ailleurs il a raison: celui qui le tuera sera un des enfants qu'il a épargné) et loin de craindre le riche émergent, le futur homme de loi et de pouvoir local qui est le richissime entrepreneur ferroviaire, il a la capacité de le réduire au statut de tortue lente, lente à réagir, lente à avancer et à s'imposer, et une tortue donc qui au sol et sans carapace est pathétiquement mortelle.

Seconde figure Claudia Cardinale qui part refaire sa vie, quittant la civilisation qui l'avait conduite à être prostituée, pour découvrir son mari et sa future famille trucidés et s'adapte momentanément, fusil au poing, à ce monde barbare.
Eros. Celle qui n'a pas peur de se faire violer «Tu me prendras sur la table puis tu appelleras tes gars et une fois tout ça fini, je prendrai un bain et vous ne serez plus qu'un mauvais souvenir de plus.» Une figure là aussi qui n'attend pas de la Loi qu'elle la sauve, car rencontrant Thanatos elle s'abandonnera à lui pour ne pas perdre la vie. «Tu es prête à tout pour survivre...» «Oui» Et Eros sera magnifique, son corps ne pouvant qu'attirer des claques amicales sur les fesses de la part des hommes les plus civilisés.

Et toute la violence de l'ouest se voit complétée par les deux autres héros ; Cheyenne, lui aussi à la limite de la civilisation, mais sait se contenir, ne viole pas et ne tue pas de «gosses» et semble s'accommoder de la Loi et des hommes tant qu'ils ne l'entravent pas.

Et enfin le grand «Homme à l'harmonica», homme sans nom, le vrai Héros, qui correspond à la définition donnée plus haut qui va représenter la justice mais indirectement, il est plutôt un régulateur, non un justicier (il ne s'agit que de justice personnelle) et qui porte la mort en lui et la sème. Il est une figure du Thanatos où l'Eros a disparu, s'est éteint, un homme grillé qui a sur les épaules la poussière du désert et sa couleur, telle une couche de cendres.
Cet homme qui a un parfum de mort pourrait tout réussir, tout posséder comprenant les enjeux qui se jouent, les lois humaines qui se mettent en place, clairvoyant sur l'avenir et la marche de l'histoire. Non cet homme à un compte à régler avec l'autre homme «authentique» non touché par la peur de la Loi.
Ils sont d'une race ancienne, un genre amené à disparaître avec l'arrivée de la Loi et ils doivent donc régler leur compte avant l'arrivée des rails de la loi et des limites posées.
Afin de le faire dans le sens le plus noble, à l'ancienne, face à face au soleil sans obstacles, ni ombres, ni contingences quelconques. Pour cela il aura même sauvé la vie de celui qu'il veut abattre afin de pouvoir s'offrir ce moment pour lequel il a toujours vécu.

Dans cette sublimation de la sauvagerie et de la confrontation qui a pré-existé à l'Etat de droit, qui s'est implanté dans le lieu le plus aride et sans pitié qui soit, on ne peut être qu'admiratif de la profonde animalité de cette humanité, de la puissance des grands prédateurs et leur beauté sauvage qui laisse sans voix.
De plus la forme même nous amène à les approcher, les ressentir de près très près, lentement, comme on peut voir des rapaces ou des félins dont la lenteur exquise camoufle une violence inouïe et qu'on regarde, scrute avec fascination comme si on pouvait mieux les comprendre, les aborder, et rationaliser leur brutalité... Sans parler de la musique qui immortalise cette approche si intime...
Sergio Leone souhaitait-il finir en beauté sur le genre pour mieux glisser vers une époque moderne ? Celle qui amènera un autre chef d'oeuvre, une autre histoire, celle où des hommes essaient de se tisser un destin au milieu de l'Histoire ?
Il s'en dégage dans tous les cas une présence splendide, le charisme d'un film hors-norme et intemporel...

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