La répétition chez Wong Kar-Wai

Avis sur In the Mood for Love

Avatar Kahled
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La première heure m'a un peu frustré et je dois reconnaître avoir eu peur d'être terriblement déçu d'un film que je mourrais d'envie de découvrir depuis déjà très longtemps (depuis la découverte de The Grandmaster au cinéma et que j'ai aussi très envie de revoir). D'une part, Wong Kar-Wai a voulu retranscrire le Hong-Kong de son enfance et je dois reconnaître que si techniquement le film se révèle maîtrisé, j'ai été dans un premier temps assez bloqué dans la représentation qu'il en fait. Il fait évoluer ses deux principaux personnages dans des décors pour le moins variés : couloirs, appartements, hôtels, restaurants, voitures, rues et ruelles, etc. Or, malgré la variété de ces décors, j'ai eu l'impression d'être dans un perpétuel huis-clos, tant tout semble fait pour paraître confiné, étroit, voir limite étouffant. La volonté du cinéaste est bien sûr de permettre, à travers un tel choix de représentation des espaces, une promiscuité favorisant une intimité de plus en plus significative entre les deux protagonistes du film. Malheureusement, pour cette première vision (car je tiens à le préciser, j'ai adoré le film et j'ai déjà très envie de le revoir), cette mise en scène ne m'a dans un premier temps pas vraiment permis une totale immersion pour la simple et bonne raison que malgré le sublime thème musical du film (je le dis tout de suite, il fait maintenant partie de mes morceaux préférés), les ralentis langoureux et les démarches lascives des acteurs, j'ai eu du mal à éprouver de l'émotion et de la sensibilité devant le spectacle visuel et sensitif qui s'offrait à mes yeux. J'ai trouvé ça un peu trop froid et ce jeu de répétition dans la mise en scène auquel a commencé à se livrer Wong Kar-Wai, a fini par me provoquer un certain agacement. Par ailleurs, j'ai eu l'impression que tout s'enchaînait beaucoup trop rapidement dans les événements (avec certaines ellipses parfois assez discutables) pour permettre de s'attarder pleinement sur la situation.
Alors pourquoi avoir tant apprécié ce film malgré tout ? Pour la simple et bonne raison que la seconde partie du film (la dernière demi-heure) réussit à corriger quasiment tous les défauts que j'ai remarqués durant la première tout en gardant les mêmes choix et procédés de mise en scène et en les valorisant encore plus. En réalité, quand je dis que la première partie m'a déçue, ce n'est pas complètement vrai : je ne me suis pas ennuyé une seule seconde, et elle ne cessait de s'améliorer à partir d'un certain moment. J'ai énormément apprécié la scène de la première répétition durant laquelle on voit Tony Leung jouant, de dos, le rôle du conjoint de Maggie Cheung et celle-ci lui confiant la découverte de son adultère. Les époux respectifs des deux personnages principaux ne sont jamais explicitement montrés, leur présence (tant physique que psychologique) n'étant suggérée que par leur représentation de dos, en hors-champs, en flou ou lorsque les personnages de Cheung et de Leung en parlent. La scène a donc été réalisée de telle manière que le spectateur en vienne à croire à un véritable exposé de confidences jusqu'au moment où Leung est finalement filmé de face et où est finalement dévoilée la supercherie. Ça n'a l'air de rien et c'est carrément basique dans son utilisation d'un tel poncif aussi usé au cinéma mais j'ai pourtant trouvé ça formidable, la scène étant magnifiquement écrite et réalisée. D'un point de vue émotionnel, ça ne m'a pas franchement marqué, mais ce tour de passe-passe m'a beaucoup plus et ayant trouvé l'ensemble relativement plat jusque-là, j'ai bien aimé être surpris. Mais Wong Kar-Wai semble être un cinéaste appréciant la répétition, qu'elle soit musicale, au niveau de la mise en scène ou encore, comme c'est le cas ici, au niveau de la narration. Il va reprendre exactement le même concept dans une autre scène (celui de la supercherie) et dans laquelle sera jouée la rupture simulée entre les deux complices. Et c'est précisément à partir de là que j'ai su que j'allais adorer le reste du film. Cette seconde répétition est bien la bonne, j'ai failli verser une larme devant la sensibilité qui se dégageait de cette scène : le thème musical du film merveilleusement bien utilisé, Maggie Cheung en larmes, Tony Leung lui rappelant qu'il ne s'agissait que d'une mise en scène et moi qui y ait cru jusqu'au bout. Hallucinant de beauté ! A partir de cette instant, le film plonge dans une fibre mélodramatique beaucoup plus intense, dans un drame à fleur de peau d'une mélancolie amer qui confine à la tragédie, où le sentiment du temps qui passe et qui efface peu à peu les souvenirs se fait pesant par le biais d'ellipses particulièrement bien utilisées pour le coup et de bonds en avant de plusieurs années d'une brutalité tragique. L'acte manqué devient alors le poids des deux personnages. Et c'est ainsi que se termine le film d'ailleurs : Tony Leung, seul dans les ruines froides d'Angkor (qui contrastent avec le climat intimiste du reste du film où tout paraissait étroit pour favoriser la proximité des deux « amants » ), cédant à une tradition ancestrale afin d'y préserver un secret dont il ne sera jamais totalement délivré et qui annonce la prochaine pépite cinématographique de Wong Kar-Wai : 2046. Une des conclusions les plus déchirantes parmi celles offertes par le Cinéma pour l'un des mélodrames somme toute parmi les plus bouleversants qu'il m'ait été donné de voir.

PS : critique fortement susceptible d'être modifiée ou complétée.

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