Le déjeuner des canotiers

Avis sur Inception

Avatar Regan
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Paris, un beau jour de l’été 2010.

-- Ça fera dix-huit euros cinquante, déclara le garçon de café de sa voix grinçante.
L’assemblée assista sans piper mot au spectacle.

Le client, qui transpirait à grosses gouttes dans sa veste grise délavée, farfouillait dans son portefeuille sous l’œil inquisiteur du jeune homme, dont l’agacement devenait plus ostensible à chaque pièce de cinquante centimes extirpée du contenant en cuir sombre.

Lorsque la somme fut dûment payée, et que le serveur fut reparti à l’intérieur, le client put enfin déguster ses quelques centilitres durement gagnés. D’un air nonchalant, il alluma une cigarette, étendit les jambes et croisa ses pieds, permettant aux autres d’admirer ses souliers impeccablement cirés.

-- Je crois que je tiens mon titre, déclara-t-il d’un air satisfait. Il tira sur sa cigarette, attendit une question qui ne vint pas, et, un peu déçu, reprit en écartant les mains d’un air triomphal : « On se lève tous pour Inception ». Alors ?

-- Je ne trouve pas ça terrible, répondit son voisin de gauche, un petit homme aux cheveux blancs coiffé d’un chapeau de paille, qui sirotait tranquillement in martini. Trop tiède. Je vois plus quelque chose comme « un voyage fantastique au pays des songes ».

-- Ca ne fonctionne pas ! répliqua un troisième, plus en retrait, en se penchant sur la table.
Il frappa du poing, et, en regardant intensément ses confrères, s’écria : « Le génie Nolan frappe encore, Inception, le meilleur film de la décennie ? ».

L’annonce fit l’effet d’un pavé dans la marre, et les braves journalistes se lancèrent dans un débat ardent sur le sujet. En cette chaleur estivale, le dernier film de Christopher Nolan déchaînait les passions, et ne laissait personne indifférent. Il était bien difficile d’y échapper.

-- Ce sont des critiques de cinéma, expliqua la jeune fille aux cheveux clairs à l’homme qui regardait la scène d’un désabusé.

Celui-ci, grand, entre deux âges, avait le visage buriné d’un vieux baroudeur, d’épais cheveux sombres et des yeux très pâles. Engoncé dans un manteau en laine noir, malgré l’étouffante moiteur de l’été parisien, il ne quittait pas des yeux la drôle d’assemblée. Sans se presser, il alluma sa cigarette avec un petit briquet brillant.

Son accorte voisine, qui le dévorait du regard, tenta d’engager la conversation.

-- Et vous ? Vous avez vu Inception ? Qu’en pensez-vous ? demanda-t-elle, ses grands yeux brillants de curiosité.

L’homme la dévisagea avec condescendance. Son visage était plutôt agréable, et sa poitrine remplissait avantageusement le décolleté de son chemisier blanc. Il prit le temps de répondre :

-- Inception ? C’est une vraie purge. Mal construit, guère de rythme, un scénario bancal qui doit tenir sur deux pages. Sans parler de l’infect DiCaprio et de l’horrible Marion Cotillard. En faire l’antagoniste d’un film ? Sérieusement ?

-- Oh… fit la jeune fille, visiblement déçue. Elle se tut, puis reprit, comme animée d’une nouvelle idée : mais, dites-moi. Si vous deviez écrire une critique, comme ces messieurs, c’est ce que vous écririez ?

-- Vous n’y êtes pas, rétorqua-t-il, d’un ton sans appel.
Dites-moi, reprit-il après un instant de silence, un curieux sourire aux lèvres, n’avez-vous rien remarqué d’étrange ?

-- Je… non, répondit la jeune fille, surprise.

-- Vous rappelez-vous seulement êtes venue à ce café ?

Les yeux de la damoiselle s’écarquillèrent. Frappée de stupeur, elle ne put que murmurer sa réplique suivante :

-- Vous… vous voulez dire que nous sommes dans un rêve ? Elle eut un coup d’œil furtif vers le groupe de journalistes, puis se pencha et reprit d’une voix plus basse encore : comme dans Inception ?

-- Vous n’y êtes pas, répéta son interlocuteur d’un air calme. Il se pencha en arrière, expulsa la fumée, la regarda avec un sourire en coin, et reprit : nous sommes dans une critique.

-- Une critique ? articula-t-elle, surprise.

-- Dix-huit euros et demi pour un café ? Avez-vous remarqué comme le monde semble manquer de profondeur ? Que les couleurs semblent avoir disparu ?
Vous et moi, ma chère, sommes prisonniers de lignes noires sur fond blanc, nous sommes les hôtes d’une critique. De VOTRE critique, conclut-il en portant tranquillement son café à ses lèvres.

La jeune fille avait les yeux dans le vague, mesurant encore les propos de l’homme. Celui-ci lui laissa un instant de réflexion, et puis, l’empoignant sans ménagement par le bras, il la regarda droit dans les yeux et reprit :

-- Votre critique n’est pas achevée. Pour cela, il vous faut gratter au-delà de l’aspect superficiel du film. Il faut aller plus loin, plus profond. Quel impact aurait votre critique une fois publiée ? Comment votre travail influencera le cinéma ? Êtes-vous prête à le découvrir ? demanda-t-il d’un air grave.

Elle déglutit péniblement, prit une profonde inspiration, ferma les yeux, et acquiesça rapidement.

Ils se trouvaient désormais dans le lobby d’un hôtel luxueux. De riches clients, hommes et femmes apprêtés de magnifiques parures, devisaient gaiement. Tout l’endroit bourdonnait d’une activité joyeuse, d’une effervescence permanente.

La jeune fille portait désormais une robe, et constata que l’homme avait troqué son manteau de laine pour un costume Armani impeccablement taillé. Il lui prit le bras, et se pencha vers elle :

-- Venez, je vais vous montrer quelque chose.

Il la mena jusqu’au bar de l’hôtel. Le lieu était somptueux. Garçons et serveuses triés sur le volet offraient de délicats breuvages à des clients fortunés. Le regard de la jeune fille fut attiré par un homme, d’une vingtaine d’année, assis à l’un des tabourets du bar. Le nez chaussé de petites lunettes rondes, il gribouillait quelques notes sur un papier entre deux lampées de Bailey’s.

-- Je crois que ce jeune homme voudrait vous offrir un verre, chuchota l’homme à l’oreille de la jeune fille, en la poussant dans sa direction.

Un peu gênée, elle s’exécuta et s’avança jusqu’au bar, à côté du jeune homme. Lorsque celui-ci leva les yeux sur elle, son regard s’éclaira.

-- Mademoiselle, permettez-moi de vous offrir un verre ! Harry Flemming, à votre service.

-- Eh bien, merci… dit-elle avec la dose adéquate de retenue. Dites-moi, demanda t’elle d’un air curieux. Qu’étiez-vous en train d’écrire ?

-- Oh, ça ? Il baissa les yeux vers son calepin et eut un petit rire. Je suis scénariste de film, reprit-il d’un air fier. J’écrivais quelques scénarios.

-- Des scénarios ? s’enquit-elle, un peu interloquée.

-- Oui, oui, tenez ! Il farfouilla dans dans sa poche, et en extirpa plusieurs post-it colorés sur lesquels étaient griffonnés quelques mots.
Un post-it par film, dit-il sur un ton d’excuse, ça me permet de m’y retrouver. Attendez, je vous en lis un, voilà : ‘Ratman contre Musclor : Ratman triomphe, malgré les épreuves, et la trahison d’une femme (qui finit par mourir).’
Celui-là, c’est une trilogie, il va faire un carton. Un autre : ‘La Poudre aux Yeux : la rivalité de deux magiciens tourne mal.’
Ah, et voilà mon préféré ! ‘Le Vide Intersidéral : voyage d’un héros à travers le temps et l’espace.’

-- Mais… ce sont vos idées de films ? Et vos scripts ? demanda la jeune fille, dont le ton et la posture trahissaient une inquiétude croissante.

-- Ce sont mes scripts ! Pas besoin de plus pour faire un film, mademoiselle ! Un peu d’improvisation, une bande sonore qui frappe, et quelques explications scientifiques pour noyer le spectateur, et le tour est joué !
Je vous assure, poursuivit-il, depuis Inception, on a vraiment plus besoin de se creuser la tête ! Mais, vous allez bien ? Pourquoi faites-vous cette tête ?

La jeune fille s’éveilla en sursaut. Haletante, elle regarda autour d’elle, et ne découvrit que sa modeste chambre. La petite pièce baignait d’une lumière bleutée, qui provenait de l’écran de l’ordinateur qu’elle avait laissé allumé.
Tout avait semblé si réel ! Quel cauchemar, songea-t-elle.
Elle porta la main à son front, brûlant. Retrouvant une contenance, elle se tourna vers l’ordinateur, d'un air résolu. Sa critique, inachevée, l’attendait.

L’homme, vêtu d’un confortable manteau de laine noire, allumait une cigarette à l’arrière de la puissante Aston Martin, qui fendait la nuit parisienne. Le chauffeur croisa son regard dans le rétroviseur.

-- Pensez-vous que l’homme en soit capable, monsieur ? D’en venir à tourner des films avec des scripts écrits sur des post-it ?

Son passager tira tranquillement sur sa cigarette, et lui répondit :

-- Plus rien ne m’étonnerait. Après tout, on a bien crié au génie après Shutter Island, non ?

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