Losing, my religion.

Avis sur Inside Llewyn Davis

Avatar Heisenberg
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Que ceux qui, comme moi, pensaient que la carrière des frères Coen avait pris un mauvais tour avec True Grit se rassurent, le dernier Grand Prix cannois renoue avec la comédie noire, genre quasi-identitaire pour la fratrie, marque de fabrique ayant fait la renommée d'une carrière qui, mine de rien, commence à être imposante, en nombre de films comme en prix glanés — la proportion étant tout à fait honorable.

Inside Llewyn Davis nous raconte les mésaventures d'un musicien folk tentant de vivre de sa musique ronronnante qui a, comme lui, quelque chose de doux, de sincère mais qui dégage par ailleurs une certaine ringardise dont on aurait du mal à l'accabler quoiqu'elle accroche tout autant l'oeil que l'oreille — il faut saluer la performance d'Oscar Isaac qui arrive à jouer les deux pendants du personnage sans jamais pencher dans l'un plus que dans l'autre. C'est d'ailleurs cet équilibre étrange des personnages chez les frères Coen qui permet de garder une certaine empathie du spectateur que rien ne laisserait présumer tant leur quotidien loufoque et tragique — l'humour ne fait jamais oublier la détresse — semble suivre une descente aux enfers ayant, par son acharnement compulsif, tout de fictionnel.

Ce Llewyn Davis, d'ailleurs ne serait pas celui qui s'en tire le plus mal dans la filmographie des Coen. En effet, s'il nous rappelle souvent le Larry Gopnik de A Serious Man, il ne partage pas un destin si morbide (le fatum frappe alors autour, l'incroyable John Goodman ou un pauvre chat), et il n'aurait d'ailleurs rien de si excentrique s'il n'était pas affligé d'une poisse congénitale qui le fait entrer tout droit dans la grande famille des loosers magnifiques, comme on aime les appeler, et à juste titre, puisqu'il y a dans cette infortune une telle constance qu'elle confine à un art de vivre — ou une maladie, c'est selon. Malgré cela, les Coen ont le cynisme délicat et loin d'un déferlement sadique, ils gardent une tendresse particulière pour Llewyn qu'on pourrait trouver vicieuse tant il va de mésaventures en mésaventures, mais qui en fait rend toujours hommage à son intégrité (entêtement ?) qui loin d'être de la droiture (ce n'est pas un ange non plus) a toujours plus de charme et de courage que ce choriste ridicule que tout le monde aura vite fait de trouver sympathique.

Mais là encore, avoir une conception indépendante de la musique ne signifie pas qu'elle soit bonne, car oui, ce Llewyn Davis n'est finalement qu'un musicien lambda, et s'il est inspiré d'un musicien folk qui aurait lui même inspiré Bob Dylan, il n'est dans le film rien de plus que l'artiste marginal victime de son époque, reflet de son époque. L'orgueil fait qu'il se pense différent et par là nous sommes amenés à le voir comme tel, mais son échec ressemble en tout point à celui des autres (hilarante scène des caisses de vinyles invendus) et les Coen arrivent par là à poser la question qui chiffonne et qui trouve un écho au cinéma : à quoi ça tient, la réussite ? Alors que Llewyn quitte une dernière fois la salle où il s'est produit, on entrevoit un jeune chanteur à la voix bien plus familière et, en quelques secondes, en un regard furtif, on parcourt tout le spectre de la popularité, du néant de l'époque à l'icone qu'on connait aujourd'hui, qu'avait ce Dylan que Davis n'avait pas ? Le talent, sans doute, la chance, aussi, peut-être.

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