Spoiled child odyssey

Avis sur Into the Wild

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Into the Wild : une film qui est souvent revenu comme une référence dans les conversations ciné(philiques) fin des années 2000 : quelque part entre le drame grand public et le film indé, il a su amener à lui un assez large public. Et les raisons de son succès sont très faciles à esquisser : Into the Wild est un film qui concentre en lui bien des thèmes (voire des manies) chers au cinéma américain (et donc mondial).

L'histoire est celle Christopher, un jeune homme qui décide de partir à l'aventure pendant deux ans, sac à dos, amassant ça et là suffisamment d'argent et d'expérience pour réaliser son rêve : quitter la société pour se retirer au cœur d'une nature sauvage et inviolée par l'homme (into the wild), en Alaska.

Malgré la prolifération de personnages secondaires et la narration en voix off de la sœur, Into the Wild épouse entièrement la perspective de son personnage principal et héros. Christopher est un héros américain typique, il est l'archétype de « l'inspiring person », typique de de la "contre culture de masse" américaine : féroce à propos de la société, exalté, romantique et passionné. Le portrait réalisé de lui est profondément amoureux : jamais le film ne se détache de sa perspective, jamais personne ne critique ou déconstruit sa petite idéologie de résistance. Au contraire, c'est presque le portrait d'un messie qu'on nous propose ici, tant Christopher illumine la vie de toutes les personnes qu'il rencontre. Cela est assez criant lors de sa rencontre avec le vieux couple hippie : Christopher leur redonne vie, il ravive leur couple, il redonne du sens à leur existence. La comparaison avec Jésus Christ est d'ailleurs à ce moment explicite. On verra même le personnage donner des leçons de vie salvatrices à un grand père d'un demi-siècle son aîné. Toujours en mouvement, il laisse sur son chemin des dizaines d'âmes exaltées, qui pleurent à son départ, tandis que lui s'en va vers son destin avec l'assurance du prophète.

Christopher est un personnage assez irritant à ce titre. Jamais ses choix ne sont remis en question ni moqués. Jamais personne ne s'affirme pour déconstruire ses rêveries néo-hippies, leur vanité, sa culture de la jouissance permanente, son narcissisme et son égoïsme. Et pourtant, il y avait matière, à la fois sur le fond - peut on dire que l'on se coupe de « la société » lorsque l'on survit avec un sac de riz et une carabine ? – et sur ses motivations, typiques du consommateur hédoniste moderne, qui aime à enchaîner les expériences comme des perles sur un collier, toujours en mouvement. Si ses contemporains qu'il exècre vont de belle voiture en belle voiture, lui s'inscrit tout autant dans ce schéma, en cherchant l'aventure et l'extrême comme bien des jeunes consommateurs de sa génération : en lieu et place des conventionnelles automobiles, lui préfère enchaîner canyoning illégal (et donc plus jouissif), séjour dans une communauté hippie, passage clandestin au Mexique et courts séjours de labeur itinérant. Ses expériences toutes plus folles et cools les unes que les autres, il les porte en bandouillère, ou plutôt à la ceinture, par son cuir emblématique décoré de ses exploits. « If you want something in life, reach out and grab it » déclame notre consommateur effréné à l'affut des sensations.

Et la réalisation de Sean Penn épouse bien cette idéologie du cool : notre réalisateur filme son héros dans des scènes en slow motion dignes des plus belles publicité pour Center Park ou Marlboro : on voit Christopher gambader allégrement sur les plateaux au milieu de chevaux sauvage sous la lumière du soleil couchant, ou encore prendre sa douche dans le désert sous les riffs d'une musique rock de bon goût. Ainsi, le film de Penn est de bout en bout ouvertement mensonger : marcher le long des autoroutes, travailler dans les champs ou à Burger King, randonner... Tout ceci n'a rien d'une aventure à monter à 3 secondes par plan. Tout ceci est long et intrinsèquement ennuyeux. Penn nous a traduit deux ans d'errance en deux heures de clip enchanté, où les moments de révélations mystiques se tressent avec de formidables rencontres sans aucun temps mort. Cela a ses bons cotés : le spectateur ne s'ennuie pas.

Christopher ne saigne pas, ne boite pas, ne se blesse pas, ne souffre pas, il va toujours sautillant à travers ses aventures : son énergie vitale est inépuisable. La survie, pour lui, c'est pleurer devant un troupeau d'animaux sauvages et rechigner à tirer sur un animal à la vue de son irrésistible progéniture. Pour couronner le tout, et comme souvent dans les tartufferies grand public, Christopher est un jouisseur de type asexué ; il ne bande jamais et accomplit sa mission christique sans jamais faillir. Lorsque enfin il se fait homme, en fin de métrage, c'est pour mieux s'affirmer comme un dieu ; alors que n'importe qui crèverait dans ce trou en se maudissant pour son imbécillité, lui est appelé à la mort les yeux rivés vers le ciel, entrapercevant la Vérité et la Voie. Cerise sur ce monument d'adoration narcissique, le film se conclut sur une photo du vrai Christopher, histoire de finir de faire s'effondrer en larme la donzelle et de faire passer tout ce qui a précédé pour une vérité par le fameux « d'après une histoire vraie » lisible en filigrane...

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