"Tu me fais tellement penser à mon fils..." "On baise?"

Avis sur Into the Wild

Avatar Cafe-Clope
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Ici se trouvait précédemment une critique rédigée trop longtemps après mon premier visionnage, entraînant oublis et mauvaise interprétation; j'entame la rédaction de cette seconde critique alors que mon second visionnage n'est pas terminé. C'est donc infiniment plus "frais".

Je suis à présent convaincu que ce film est avant tout une critique virulente de l'Amérique, selon différents axes.

Le premier, c'est Chris McCandless himself, qui préfère fuir ses problèmes plutôt que d'y faire face ou tenter de les résoudre, et se jette à corps perdu dans la quête de son paradis perdu, l'Alaska, où se trouve selon lui la Vérité, comme il l'a décrété après avoir lu Thoreau et London. (Ami lecteur, amuse-toi à essayer d'imaginer sa destinée en remplaçant ces auteurs par Bakounine ou Al-Zarqawi) Littéralement obsédé par l'objet de sa quête, une nature complètement idéalisée et auréolée de toutes les vertus imaginables, au premier rang desquelles la Liberté absolue (comprendre: pas d'argent, pas de contraintes horaires etc), il parcourt le monde, pardon, une partie des Etats-Unis d'Amérique, enchaînant les rencontres au son d'une sorte de country nostalgique parce que sinon, c'est pas un vrai road-movie. On s'aperçoit vite que, plus encore que ses problèmes, c'est lui en particulier et l'humanité en général qu'il fuit, comme il le rappelle à plusieurs reprises à travers un discours disqualifiant les rapports humains comme source de bonheur. Le versant tragique de tout ça est qu'il fuit avant tout quelque chose qu'il ne connaît ni ne comprend. Inapte aux rapports humains, semant tour-à-tour l'espoir et la frustration (ou la tristesse) dans le coeur de ses rencontres au gré de son errance; une jolie petite chanteuse de folk espère avoir dans ses bras sa première expérience charnelle? Que nenni, chantons plutôt une chanson! (Hé, Chrichri, si tu ne sais pas quoi en faire, cède-moi la place) Pire: lorsqu'ils se séparent, il lui martèle que, lorsqu'on veut quelque chose, il suffit de le prendre, renvoyant sa tentative de séduction (plutôt convaincante, je trouve) au rang non pas des échecs mais des essais loupés, pour ne pas dire que ce n'est même pas réellement ce dont elle avait envie. Un couple de hippies ayant perdu depuis deux ans la trace de leur fils voit en McCandless l'espoir que leur gamin aille bien? Il se barre en suggérant qu'il ne reprendra jamais contact avec ses parents à lui, sapant leurs espoirs d'entendre un jour parler de leur gamin. Lors de retrouvailles, elle lui explique combien il lui rappelle son fils, et tout ce qu'il trouve à lui répondre, c'est de lui proposer de coucher avec elle. A cette occasion-là, il leur assure que les rencontrer a été un tournant dans sa vie, alors que c'est totalement faux, rien n'a cangé dans sa démarche. Quant au papy qu'il rencontre, et qui voit en lui le petit fils qu'il n'aurait jamais, à qui transmettre quelque chose, il se tire comme un sagouin sans répondre franchement à sa proposition d'adoption. Séducteur dénué d'empathie, chaque rencontre qu'il fait n'a pour objet que de lui permettre de souffler, se distraire un peu, puis repartir du bon pied sans considération pour les dégâts qu'il cause (en plus des ravages causés dans sa famille, ne prenant même pas la peine de tenter de joindre au téléphone sa soeur qui l'adore littéralement). Naïf, pompeux et orgueilleux, il prend un pseudonyme (Supertramp) pour faire la route, se gargarise d'aphorismes philosophiques pas forcément très profonds, et dédaigne les conseils de ceux qu'il croise et en savent dix fois plus long sur la nature hostile qui règne en Alaska. Retour de karma, cette Nature qu'il percevait comme un formidable Koh-Lanta bienveillant finit par lui faire payer son amateurisme, et il finit raide à l'arrière de son épave de bus paumé au milieu de nulle part. Il est à noter que cette épave, véhicule hors d'usage perdu au milieu de nulle part, ne venant de nulle part et n'allant nulle part, peut être pris à la fois comme une allégorie de cette Amérique vilipendée, mais aussi de la quête de notre Chrichri, qui finit par se rendre compte de l'impasse de sa démarche (mais dont il n'entend pas se dégager pour autant), son rêve de Liberté et de nature bienfaitrice ayant un petite arrière-goût de frelaté. Impossible de jouir comme il l'entend (car, après tout, sa quête n'est jamais qu'un autre consumérisme, peut-être juste avec une empreinte carbone modérée) car il faut trouver à manger, et c'est bien ça qui le perdra. Le film ne le dit pas vraiment, mais on peut aussi supposer que cette solitude lui pèse: il a besoin d'entendre sa voix, s'amuse à imiter des cris d'animaux pour le plaisir, comme un gamin au zoo, et imagine des dialogues avec son père au sujet de sa nouvelle vie, reprenant symboliquement le contrôle sur sa vie par ces mises en scène enfantines.

On peut aussi dégager une critique d'une autre sorte, à travers la narration assurée par sa soeur, Carine McCandless (Jenna Malone complètement sous-exploitée). La critique ne porte pas tant sur ce qu'elle rapporte au sujet de sa famille (j'y reviendrai) que sur le regard qu'elle pose sur lui, et la construction mentale qu'elle expose au long du déroulé de sa narration. Dénuée de toute épaisseur psychologique explicite (et de toute action réelle), elle est ce choeur antique qui commente la tragédie et essaie de lui donner un sens. Mais, ce n'est qu'un essai: par manque de recul, ce même manque de recul en toute bonne conscience d'une Amérique le nez coincé dans son nombril, elle fait un drame intime d'une problématique sociétale très vaste, imputant à la découverte scandaleuse sur sa famille la raison principale du choix de Chris d'abandonner veaux, vaches, cochons et couvées. le problème, dont elle n'a pas conscience, et c'est là, sans doute, que c'est le plus subtil, c'est qu'elle s'adonne à tout un tas de contorsions intellectuelles pour ne pas admettre qu'il est juste parti se suicider ou bien que ce n'est rien d'autre qu'un connard immature et orgueilleux. Sans jamais expliciter ce qu'il a à dire, ses idées à lui, elle martèle que ce qu'il a à dire doit être dit (c'est presque la citation textuelle), que c'est à lui de raconter son histoire (comme si ce qu'il fait et vit était trop sacré ou tabou pour que quiconque s'en empare): il est son gourou, elle ne comprend pas ses paroles et ses actes, mais, devant tant de certitude, elle s'incline, présumant que c'est extrêmement important. Et, puisque c'est extrêmement important, ça les rejette, lui et sa quête, hors du champ de ce que peuvent juger les vivants. Effacée, pas sûre d'elle, elle s'incline, disqualifiant toute critique personnelle contre son frère par une magnifique pirouette: lorsqu'elle regrette qu'il n'a pas cherché à lui parler, ne serait-ce qu'en passant un coup de fil qu'elle aurait pu décrocher, elle (se) dit que ce n'est pas si important, et que de toutes façons, c'est mieux comme ça. Et qu'a priori, il l'aime aussi. Notons que, pas une fois, il ne fait mention d'elle, pas une fois il n'est suggéré qu'il a la moindre pensée pour elle. Elle l'ignore, pas le public. Carine, c'est un peu l'Amérique moyenne, blanche et aisée, pour qui l'horizon est la clôture de sa parcelle engazonnée, le sacro-saint foyer, alpha et oméga de tout, ce qui les coupe de toute compréhension des questions au delà de l'intime. Quand leurs parents ont besoin de croire que Christopher est encore en vie, elle, elle a besoin de croire qu'il n'est pas un salaud, qu'il fait les choses pour des bonnes raisons, quitte à ce que celles-ci soient inatteignables pour les mortels dont elle fait partie. Le profil idéal de l'adepte de secte. Surtout, il ne s'est même pas appuyé sur elle pour son départ, ne l'a pas rendue complice, ne lui a pas fait partager son secret: il l'a traitée comme le reste de la maisonnée. Pourtant, ce qui est valable pour ses parents ne l'est pas pour elle. Parce qu'elle n'est pas coupable de l’infamie qui entache leur maisonnée - et c'est vrai! Mais, pour Chris, peu importe: elle aussi est une personne, elle demeure à fuir, comme le reste. Elle n'en a pas la moindre idée et échafaude des théories sur le Jésus moderne qui, un temps, fut son frère, accro qu'elle est à la croyance et aux certitudes - qui l'en blâmerait, au vu du foyer délétère dans lequel elle a grandi?

Et c'est là qu'arrive le dernier axe: les parents. Une révélation a éclaté, hors champ, hors narration: Chris a appris que le mythe fondateur de sa famille est un mensonge. Pas de coup de foudre, comme prétendu, mais une sordide histoire de cocus: le père était encore marié lorsqu'il a commencé à sortir avec la mère, et a encore pris le temps de faire un fils (qu'il a abandonné ensuite) à sa légitime avant que le divorce soit prononcé, et qu'il se remarie avec celle qu'il a longtemps passé à tabac ou qu'il continue encore de passer à tabac. Personne n'en parle, bien entendu, c'est tabou: il est si chou, ce foyer blanc et bourgeois qui gagne des millions avec sa société de conseil! Mais, en fait, les rapports sont pourris par la violence et le matérialisme. Chris a eu son diplôme? On lui paye une nouvelle bagnole. Parce qu'il en faut une, hein, C'est important. Pendant qu'il est parti rouler, on n'a pas besoin de lui parler. Le pire à voir, dans tout ça, est que le père semble être heureux, et semble croire que son foyer se rapproche peu ou prou du bonheur, que chacun y trouve son compte, sans se rendre compte que ses lâchetés et ses mensonges ont précipité son fils dans sa course à la mort (quoiqu'on puisse aussi supposer que n'importe quel autre déclencheur aurait pu le faire, puisqu'il rejette le matérialisme de la société américaine, mais déclare initialement ne pas vouloir se séparer de sa voiture - fût-ce pour une neuve). C'est une Amérique libérale, vieillissante, qui ne comprend pas les aspirations de sa jeunesse, et lui oppose son incompréhension quand le sujet arrive, dans un dialogue de sourd où, à la révolte contre le consumérisme et le matérialisme, la seule réponse qui tombe sur la table, c'est que la solution réside dans encore plus de consumérisme et de matérialisme, un peu à la manière de ces manuels d'économie, qui prônent encore plus de libéralisme lorsque celui-ci est responsable d'une grave crise financière. Les silences gênés et gênants sont d'ailleurs la parfaite illustration de ce concept: le dialogue n'est pas possible, car les croyances des uns et des autres sont bien trop ancrées pour que quiconque daigne faire un pas de côté - a fortiori Papa McCandless, dont la vie a suivi le chemin tout tracé de cette Amérique blanche qui réussit économiquement (le reste, bah, on s'en fout, ça ne se monnaye pas, hein!)... Ce foyer dysfonctionnel, jusqu'à Chris lui-même, c'est l'incarnation de la plus dévote des croyances aux mythes fondateurs des USA, au-delà des faits, du raisonnable: la liberté (qui s'achète), l'individualisme (qui est un choix personnel)... quitte à ce que ça ne bénéficie, au final, à personne. Chacun, à sa manière, est un fanatique, cramponné à sa foi, jusqu'à cet absurde illustré par l'affiche du film.

Et, en soi, à l'image de cette critique, le film est déséquilibré: on se focalise bien trop sur les (més)aventures de Chris, alors qu'au final, c'est complètement anecdotique, du moins, l'enchaînement des péripéties l'est, et n'apporte rien à la critique: c'est bon, on sait, il est égoïste, manipulateur, menteur, pas la peine de revenir dessus en long, en large et en travers. On aurait pu accorder plus de place à Carine, à son commentaire, à ses interactions avec lui ou ses parents; on aurait pu aussi accorder plus de place à leur enfance, à la violence physique ou symbolique qui a fondé ce foyer. En ce sens, la critique adressée à la société américaine se noie dans une narration un peu vaine, particulièrement concernant le personnage de Chris, antipathique au possible, et donc auquel il est impossible de s'identifier. Sean Penn ne sachant apparemment quoi raconter exactement, il est permis de dire que le film est raté - ou trop yankee - car il se perd dans l'anecdote et l'anecdotique, sans jamais prendre la hauteur nécessaire à commenter son propre propos. Dès lors, tout en entendant critiquer (de manière parfois féroce à voir certaines séquences) cette société dans laquelle il évolue, il se borne à faire des constats de manière globalement neutre, oscillant entre la condamnation ferme (le comportement du père, le mépris de Chris pour la chose humaine) et l'indulgence facile (lorsqu'il redonne espoir aux hippies ou au papy qui vit seul). Ce film est un brouillon, avec de bonnes intentions, mais dont la mise en images trahit une réflexion inaboutie (sinon à peine entamée), au sujet de l'impasse globale que représente une société, ainsi que les échappatoires que l'on peut imaginer (mais qui ne sont, en fin de compte, que l'expression de la même société dans un cadre différent). Mis en images avec plus d'amateurisme, Into the wild aurait eu sa place dans la grille des programmes sensationnalistes et stériles de C8.
1 pour l'intention
2 pour le casting
3 pour les jambes de Kristen Stewart
4 pour le sourire de Catherine Keener et le charisme de Brian Dierker (le hippie)

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