Vous pensiez vraiment voir du nouveau ?

Avis sur Irréversible (Inversion intégrale)

Avatar Penpen
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[La note est absurde. Si vous pensez qu'elle vaut quelque chose c'est que vous n'avez rien compris à la vie et que vous feriez mieux de jeter votre ordi (et vous-même) par la fenêtre]
Qu’a-t-il bien pu passer par la tête de Gaspar Noé pour qu’il se dise que remonter son film Irréversible (2002) à l’endroit, c’est-à-dire dans l’ordre chronologique des évènements qu’il narre, était une bonne idée ? Est-ce qu’on ne peut pas plutôt dire que le bon ordre, le bon endroit des séquences était celui défini en 2002, et non celui que nous avons cette année, en 2020, à nous mettre sous la dent ?
Peut-être certains se sont imaginés que le film aurait plus de puissance ? En effet, commencer par un début doux, et terminer par les séquences violentes, c’est un crescendo dans l’effet visuel qu’a le film sur le spectateur. Mais ça n’a pas marché.
Peut-être que cela aurait donné un nouveau film, avec un tout autre sens ? Là encore, ça n’a pas marché, car le film, son propos, son argument est toujours le même. Et, à part deux-trois endroits où effectivement le sens de certaines phrases, de certains gestes peut changer, cela reste à la marge. Donc là non plus ça n’a pas marché.
Je crains que cette version remontée ne fasse plus de mal au film original que de bien. D’abord parce que Noé a pris le parti, ici, de nous gâcher tout plaisir. Pour faire un parallèle avec un autre réalisateur, je dirai simplement, approximativement, que David Lynch avait dit quelque chose comme quoi il ne voulait pas que l’on explique ses films parce qu’une fois que l’explication est donnée, il y a « the closure », la fermeture, l’idée que, parce que nous avons le sens de quelque chose, nous en avons fini, c’est une affaire classée et donc nous n’avons plus besoin d’y revenir. Lynch ne veut pas que la part de mystère contenue dans chacune de ses images mystiques et symboliques soit livrée dans son entièreté.
Et peut-être Noé aurait dû écouter ce conseil. Ou peut-être l’a-t-il fait, et a agi en connaissance de cause. Car je ne peux m’empêcher d’imaginer que Noé est un pervers, et qu’il se serait amusé à donner la version de son film sans la magie de celui-ci JUSTE pour décevoir son spectateur. Noé n’est pas celui qui vient boire les larmes salées de son spectateur, mais il aime à voir la lueur d’admiration qui s’éteint du regard, et peut-être même cela est son ultime plaisir lorsqu’on déclare de lui qu’il est un connard, qu’il n’a rien compris au cinéma et qu’il ne devrait pas faire de film. De tels propos, c’est une consécration pour un génie. Et c’est d’autant plus drôle lorsqu’on l’accuse d’un « petit tour de réalisateur » (ici, remonter un film qui a déjà été exploité) simplement pour gagner de l’argent. Que c’est stupide de penser cela, soit dit en passant, mieux vaut sortir un nouveau film, puisque ceux de Noé fonctionnent toujours. Et l’argument fait d’ailleurs l’effet d’un pétard mouillé puisque le 30 septembre est sorti Lux AEterna, un moyen métrage du réalisateur.
Cette version d’Irréversible est, je pense, une belle leçon de cinéma. Ou plutôt une leçon de vie. Le spectateur, toujours avide de complétude, assoiffé de tout savoir et d’avoir le dernier mot, est pris de court lorsqu’il voit se dérouler devant ses yeux un film dont la narration est très (trop ?) proche de celle de 90% des films diffusés dans les salles obscures : deux personnages se mettent en quête de vengeance après qu’un élément perturbateur soit venu troubler leur situation initiale, leur paisible vie de fêtards. Et c’est d’autant plus amusant de voir le film ainsi adapté car on se rend compte que la temporalité n’est pas tout à fait juste : l’élément perturbateur arrive bien plus tard que dans des films traditionnels, l’exposition est trop longue, etc. Autrement dit, les scènes qui avaient du sens dans le montage précédent n’en ont plus du tout désormais.
Le coup de génie de Noé n’est donc que dans le montage ? Que dans le fait d’avoir interverti des séquences qui, prises isolément, n’ont pas vraiment de valeur ? En quelque sorte, oui. Et là les puristes qui disent « mais ce n’est que cela, le cinéma, c’est le montage ». Laissez-moi rire doucement, ce n’est pas que cela le cinéma, puisqu’il y a d’abord de très bons films qui sont peu montés. Il y a aussi le cadre, la lumière, le décor, l’action en elle-même. Mais c’est une évidence. Il y avait aussi du génie technique dans les images mouvantes, dans les mouvements de caméra nauséeux.
Le film a-t-il perdu de son éclat en presque 20 ans ? Sur cela je n’ose pas trop aller loin. Je ne pense pas l’avoir vu dans les conditions idéales, c’est-à-dire qu’il aurait vraiment fallu un son plus fort pour que la bande originale immerge totalement. Mais qu’importe, c’est un détail. Les séquences en elles-mêmes, celles du viol, de la traque et de la vengeance sont toujours aussi efficaces. Les autres sont très « noé », c’est-à-dire un verbiage le plus souvent inutile, voir même puéril parce qu’il n’est pas nécessairement écrit. Irréversible inaugurait la nouvelle manière (si ce n’est la seule) de Noé d’écrire des films : un truc rapidement jeté sur un bout de papier pour ne pas retenir l’énergie sur le plateau de tournage, pour ne pas enfermer l’improvisation (idée que l’on peut presque voir symbolisée par la caméra qui ne s’arrête jamais sur un point fixe et qui cherche ce qu’il y a de mieux à voir, car elle ne le sait pas elle-même, et que l’on pourrait presque opposé à la beauté rigide, mais si colorée, des plans fixes de Wes Anderson, où chaque pixel est presque mis au garde à vous par le réalisateur, et où il n’y a pas un bouton qui n’est pas bien mis, ni aucun cheveu qui a été laissé en épi). C’est que, avant Irréversible, il n’avait sorti que Carne et Seul contre tous ; l’exploit de ce dernier, je l’ai déjà dit, venait de la performance de Philippe Nahon qui accompagne superbement avec sa voix le texte pour le coup écrit par le réalisateur, et qui n’est pas du tout improvisé. Et, en effet, cela se sent, on est fasciné par les mots, on écoute les propos tous plus horribles les uns que les autres, à la limite de l’obscène, mais on ne réagit pas. Et quant aux éclats de violence qui émaillent le film, ils ne viennent « que » pour provoquer, pour faire réagir le spectateur et l’emmener vers de faux chemins, le braquer pour qu’il ne voit pas la vérité du film, parce que s’il se braque ainsi sur des enfantillages, il ne mérite pas d’en savoir plus sur la vie, qui est mille fois plus abjecte et repoussante qu’un film de Noé.
D’Irréversible, les spectateurs ont retenu en particulier en 18 ans la scène du passage, la scène du viol de Monica Belluci. Depuis 2002 elle choque, mais pas forcément pour les mêmes raisons. Lorsque le film était sorti, l’on s’indignait qu’une actrice aussi superbe que Bellucci subisse un tel traitement dans un film, on ne pouvait concevoir que l’actrice sorte ainsi de son répertoire où on l’aurait gardé précieusement comme un bijou, et où elle n’aurait joué que les femmes sublimes et plantureuses (on ne peut pas reprocher cela aux réalisateurs, même Chabat l’a choisie pour faire sa Cléopâtre). Au contraire, c’était très intelligent de demander à une telle figure de faire un tel rôle, et elle a mille fois eu raison. Trop nombreuses sont les actrices aujourd’hui, de même que les acteurs, qui ne s’abaisseraient pas à faire cela (et cela n’a rien à voir avec la performance de Di Caprio dans The Revenant, dont le sens est assez difficile à définir, puisqu’il ne s’agit plus d’un travail d’acteur, mais d’un naturaliste, où au lieu de mimer la souffrance de la survie il lui a été demandé de la vivre ; là chez Bellucci, le travail est bien celui d’une actrice, professionnelle jusqu’au bout, et on n’en demanderait pas moins de n’importe quelle bonne actrice). Si, en 2002, on s’indignait donc de voir Bellucci s’abaisser à cela, aujourd’hui on est plus choqué par le viol en lui-même.
Tous les jours nous entendons parler de condition de la femme, à tel point que l’on observe ce film sous le prisme du droit de la femme et il faudrait se poser la question : Noé est-il un pervers ou s’intéresse-t-il aux droits des femmes ? Qu’a-t-il voulu nous dire de leur condition dans ses films ? Ce genre d’interrogation est totalement hors de propos. Ce film n’est pas un film sur le féminisme, sur le viol, ni un film de prévention, ni même un film féministe comme certains auraient pu s’amuser à l’imaginer. C’est totalement absurde de vouloir surinterpréter. D’abord parce que les personnages, encore une fois, ont été écrits avec une structure suffisamment lâche pour que l’improvisation puisse avoir lieu, et que le génie du plateau prenne le pas sur le génie de Noé. Secondement parce que l’histoire en elle-même est en dehors de toutes les revendications égalitaires ou féministes : il ne s’agit pas de mettre la lumière sur le traumatisme du viol, ni de faire en sorte qu’il y ait une justice équitable qui vienne reconstituer l’intégralité de la femme violée ; non, il n’y a rien de tout cela, il y a juste un délire de Noé qui voulait s’amuser techniquement et qui avait besoin d’une histoire pas trop bancale pour nous en mettre plein les mirages, et lui plein les poches. Du reste, la question n’est pas de savoir si Noé est ou pas féministe, mais plutôt si oui, ou non, on a encore la possibilité de faire quelque chose sans que tout de suite il y ait un risque de surinterprétation et donc de déformation, et donc un risque de procès sur des intentions que nous n’avions même pas.
On peut dire, comme pour certains livres, qu’il y a certains films qui sont de mauvaises idées, et qui auraient dû ne jamais exister. Irréversible, dans sa version remontée, n’était pas une mauvaise idée. Bien au contraire, et le sortir en salle était tout aussi intelligent. La mauvaise idée était plutôt une mauvaise intention, et elle vient du spectateur : s’il va le voir au cinéma, c’est qu’il n’a rien compris, et que le génie qu’il admire tant dans ce film dans sa version originale, il le trahit en allant le voir à nouveau, dans une nouvelle version qui en aurait « corrigé les défauts ». Si le film était parfait, il n’y avait pas besoin d’une autre version, et ceux qui pensent le contraire sont alors des imbéciles ou des naïfs qui ne comprennent rien aux mécanismes de la création artistique.

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