J'accuse le mépris d'un travail collectif, au détriment d'une affaire personnelle

Avis sur J'accuse

Avatar J_Cooper
Critique publiée par le

Je ne vais et ne veux pas, parler de l’affaire lié au réalisateur Roman Polanski, et qui pèse sur le long-métrage tout entier. J’aime le cinéma et j’ai un esprit assez ouvert pour me rendre compte de la gravité des actes de Polanski, intolérables bien évidemment, mais aussi pour savoir que derrière un film, et en l’occurrence une telle œuvre, il y a un nombre hallucinant de personnes qui travaillent pour gagner leur vie. Cela étant dit, il est dommage que de tel actes qui touchent à l’homme qui réalise le film, ait un impact sur son travail et celui d’autres personnes. Mais cela a surtout un impact sur une œuvre qui relève d’un travail énorme et d’une excellence certaine. En effet, "J’accuse" m’a beaucoup plu et se montre comme une œuvre conséquente, dans le paysage cinématographique français de ces dernières années.

C’est un début glaçant qui ouvre le film, par une humiliation dans une atmosphère lourde, une caméra presque statique et des centaines de yeux tournés vers un homme déshonoré : Alfred Dreyfus. Le long-métrage touche à un morceau d’Histoire sous de nombreuses coutures. L’affaire Dreyfus a touché la France et a eu un impact majeur sur la justice, l’armée voire même tout le pays, à la fin du 19ème siècle. Cela, le film sait le retranscrire par les conséquences sur les différents états d'esprits de la population ou les personnes concernées, les façons de penser de l'époque ou l’antisémitisme déjà bien présent dans les consciences. Durant deux heures de long-métrage, on assiste aux déchirements de la société : "Quand une société en est la, elle tombe en décomposition", et c'est ce qu'est réellement le film, bien plus qu'une affaire de trahison, c'est ce qu'elle a engendré et le constat effectué par rapport à une société divisée, qui est important. L'exploitation des médias est bien présentée puisqu'on retrouve la place importante qu'ils ont dans cette affaire. Notamment par l'article "J'accuse" de Émile Zola, permettant d'offrir une scène où la tension monte petit à petit, encadrée par une bande son très forte. Puis, l'importance et la force de l'armée sont mises en exergue en mettant en scène les actions de cette dernière, qui influe sur la politique et les médias. Le film retrace donc, de façon très complète, les tenants et aboutissants et les différents aspects de cette affaire qui touche tout le monde.

Je salue l'écriture qui traite avec brio, une affaire aussi complexe que passionnante lorsqu'elle est narrée de façon compréhensible et bien structurée : et c'est le cas ! Une structure solide et intéressante est mise en place pour rendre ainsi le récit captivant. Évidemment, il n'échappe pas à un léger ventre mou au milieu de l'intrigue, tombant dans une vision plus technique et professionnelle de l'affaire. Toutefois, ce récit didactique, ne tombe pas dans des explications trop compliquées, pouvant éventuellement perdre le spectateur avec des termes incompréhensibles pour des novices de cette affaire. De plus, le long-métrage reste assez clair quant à l'utilisation des flashbacks, ces derniers permettant d'amener plus d'explications à l'histoire. Alors c'est une écriture non-linéaire qui est employée, mais cela intelligemment car le jonglage des séquences passé/présent se fait dans la plus nette compréhension. Enfin, je garde quelques réserves quant à une fin peut-être trop rapide. Loin d'être bâclée car on y retrouve la continuité qualitative de l’œuvre, mais simplement que le récit, aurait pu s'étendre légèrement sur l'aspect réhabilitation de Dreyfus dans l'armée française.

L'un des aspects les plus intéressants de l'écriture, c'est le point de vue adopté. Alfred Dreyfus n'est ici, qu'un personnage assez secondaire. En effet, il n'est que l'élément déclencheur de l'histoire. Dans ce film, c'est Marie-Georges Picquart le vrai pilier de l'intrigue. Le film fait donc le choix de s'attarder sur cet homme et toute son enquête pour remettre la justice sur le droit chemin et changer le cours de l'histoire par rapport à l'affaire Dreyfus. Picquart sera tout au long du film, le roue la plus importante du carrosse, le seul qui détient la vérité et qui peut faire changer les choses. Il représente l'armée française mais se retrouve tiraillé entre cette dernière et ses convictions, doutes et preuves, lui donnant raison sur cette affaire. Impuissant que nous sommes, on se lie d'amitié pour cet homme qui se bat pour la justice, pour les règles morales ici bafouées et la honte d'une société aveuglée par le reste du monde qui l'entoure. Le long-métrage, au-delà d'une affaire de trahison, est la lutte d'un homme, quitte à perdre tout ce qu'il a pour les valeurs morales et la justice qu'il essaie de sauver, dans son pays.

Le film fait, en quelque sorte écho à notre époque actuelle. Il traite la justice, pose des questions sur la société, les condamnations, le manque de preuve.. trop d'éléments qui, en examinant bien la passerelle entre l'époque du film et la notre, ont une résonance particulièrement similaire par rapport à de nombreux aspects. Mais ce n'est pas tout. Même le cinéaste le dit. Lui qui est conscient d'être dans les dernières années de sa vie et devant l'une de ses dernières créations, à l'âge de 86 ans il fait ce film en s'identifiant à Dreyfus. Cela n'est pas totalement faux puisqu'ils se retrouvent dans une situation d'accusation presque même, mais n'exagérons rien, de là à englober les deux, Polanski et Dreyfus, la route est encore longue. Mais bon, je ne veux pas m’aventurer sur ce sujet car la peur de dire des conneries me guète.

Quoi que l'on puisse dire concernant son réalisateur, il est certain que c'est un homme qui sait maitriser ses caméras. Tout est cadré sans bavure, très proprement et la réalisation se montre comme maitrisée de bout en bout. On sent la patte appliquée du cinéaste. On la ressent d'autant plus dans sa mise en scène quasi parfaite et très minutieuse. Le sens du détail, le soin également ou encore l'art de faire revivre ses scènes grâce à une reconstitution bluffante et extrêmement soignée, d'une belle richesse dans les décors de l'époque et les costumes, on s'y croit totalement ! Cela joue un rôle majeur pour embellir l'ensemble de l’œuvre et apporter des atouts non-négligeables à l'ambiance générale et l'atmosphère recréée des années qui composent la fin du 19ème siècle.

Enfin, face à nous jaillit un casting assez riche. Évidemment, Jean Dujardin est le point central d'une œuvre dans laquelle il brille et se montre vraiment impeccable en soutenant presque l'entièreté du film sur ses épaules. Quant à Louis Garrel, il a un temps à l'écran limité mais se montre bluffant dans chacune de ses courtes apparitions et transcende les scènes par sa force et son interprétation d'Alfred Dreyfus très bonne. Ce qui n'est pas le cas de tout le monde, comme pour Emmanuelle Seigner qui ne parvient pas à capter le ton de son personnage et n'est jamais vraiment convaincante. Bien sûr, je parle des principaux car le casting est tellement riche que ce serait difficile et long, de parler de tous. Chacun apporte un petit quelque chose et ce petit quelque chose regroupé, donne un casting très complet et excellent.

"J'accuse" est l'un des films français de cette année les plus aboutis, et maitrisé dans l'ensemble. Évidemment, de petits défauts sont présents mais le film est réussi. C'est affreusement dommage de se priver de voir une telle œuvre historique si forte et révoltante mais qui retrace l'Histoire de manière si bonne que le film en devient brillant dans son analyse et sa vision de la société de l'époque. Assurément, l'un des meilleurs films de l'année et peu importe que le réalisateur soit impliqué dans des affaires sordides ou non, cela n'enlève en rien du travail colossal de milliers de personnes, derrière ce "J'accuse", remarquable fresque historique.

8/10

Et vous, avez-vous apprécié la critique ?
Critique lue 484 fois
7 apprécient · 2 n'apprécient pas

J_Cooper a ajouté ce film à 12 listes J'accuse

Autres actions de J_Cooper J'accuse